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Critique : Spectre, James Bond ou l’agent infiltré d’un cinéma polymorphe

Samedi dernier, j’ai pu découvrir le nouvel opus de la saga James Bond en compagnie de l’un de mes amis. Or ce n’est pas cet ami avide de découvrir le nouveau blockbuster hollywoodien, non c’est plutôt l’ami (que je croyais) plutôt fermé à ce genre de film.
D’instinct pudique en ce qui concerne ma vie privée, nous le nommerons ici Daniel. Daniel donc, m’a déjà surpris en me proposant lui-même de m’accompagner pour voir l’oeuvre de Sam Mendes. On devait se rejoindre devant le cinéma, j’étais quelque peu en retard et, n’y croyant qu’à peine, il ne m’aurait pas étonné de ne pas le voir au rendez-vous. Or il était bien là, m’attendant sagement, assez impatient de prendre place. Nous entrâmes donc dans la salle obscure, bondée d’un public ne pouvant attendre les nouvelles aventures du bien connu agent secret.

Ainsi, après vingt minutes de publicités et autres bandes-annonces, le film commença.

Un très bon film, nous en mettant plein la vue à tous les niveaux, et ce dès le plan-séquence liminaire, ahurissant en termes de rythme et de maîtrise technique.

J’avais auparavant entendu quelques avis mitigés à propos du film, des personnes déçues, se rappelant encore du brillant Skyfall. Cependant, pensant à ces critiques alors que le film avançait, une question, destinée à ces détracteurs anonymes, me vint. Que venez-vous voir ? Un film d’art et d’essai ? Le dernier Sam Mendes (American Beauty, Road to Perdition) ? Ou bien un James Bond ?

Il est vrai que les trois derniers épisodes de la saga nous avaient habitués à ce traitement singulier du héros, un homme hanté par de vieux démons, en proie au doute. Un James plus sérieux, plus sombre, plus « psychologisé. » Et il est encore vrai que Spectre, sans être incohérent vis-à-vis de l’ère Daniel Craig, déroge quelque peu à la règle instaurée depuis quelques années maintenant. On peut le remarquer via l’humour, certes un peu lourd parfois, mais propre à l’image de l’agent depuis plusieurs décennies. Mais aussi par le côté « gadget » remis au goût du jour, ou encore le « too much » assumé et sans complexe, revenant au devant de la scène.

Spectre UNE Critique : Spectre, James Bond ou lagent infiltré dun cinéma polymorphe

Bref, je me suis rendu au cinéma, m’attendant à voir un James Bond, et j’ai pu y découvrir un très grand James Bond, avec peut-être un manque de personnalité si on le compare au précédent, mais il s’agit tout de même à mes yeux d’un divertissement haut de gamme, dont la mise en scène, l’image, le son et le montage frôlent de peu la perfection. Cette maîtrise technique, mélangée à un univers très codifié, montre bien à quel point divertissement et « qualité cinématographique » peuvent cohabiter au sein d’une même production.

Après un Mad Max époustouflant, 2015 nous gâte dans ce domaine. Car comme le film de George Miller, celui de Mendes mêle habilement scènes d’actions grandioses, scénario bien écrit, mis à part quelques faiblesses que l’on peut aisément excuser, et enfin un sous-texte politico-social subtil et en phase avec le contexte actuel.
À la sortie de la séance donc, j’ai pu discuter brièvement de l’expérience tout juste vécue, avec mon ami peu habitué à voir ce genre de films. Et, à ma grande surprise une nouvelle fois, il démontra un enthousiasme égal au mien, ayant pris un grand plaisir cathartique devant ce blockbuster intelligent.

Daniel me fit part d’un certain regret, celui de se fermer un peu trop à ce type d’oeuvre. Je reprendrais donc ces mots, d’une justesse incomparable, considérant que ce James Bond fait partie d’un « autre cinéma ». Par ces mots, il vint me confirmer ce que je pensais déjà depuis fort longtemps, le cinéma n’existe pas. Non, il en existe plusieurs, je me bats et me battrais pour cette idée que le septième art est un art polymorphe en constante évolution. Une évolution causée par l’époque, le contexte, les attentes, les budgets, et j’en passe.

SPECTRE 2 Critique : Spectre, James Bond ou lagent infiltré dun cinéma polymorphe

Allez donc voir ce Spectre qui relève le niveau de la plupart des blockbusters estivaux, pour qui l’intelligence et le savoir-faire ne sont pas des priorités. Libérez-vous du « c’est-trop-commercial » qui vous hante et laissez-vous aller pour cette production qui mérite son succès, pour nous offrir, à l’occasion, un divertissement dont on ressort avec fierté pour s’être laissé porté.
Merci à toi Daniel, de m’avoir prouvé que les hommes, comme le cinéma, évoluent.

Critique : Big Eyes, la maturité du biopic

Tim Burton nous livre ici un biopic à la fois objectif et personnel. À travers l’histoire d’une femme extraordinaire, abusée par un mari mythomane se croisent des thèmes chers au cinéaste, comme l’enfance et la création.

Avec ce film, Tim Burton renouvelle son style, lui donnant une dimension autre et supérieure, car il dose à la perfection la rencontre du réel et de l’imaginaire, qui jusqu’à présent prenait beaucoup (trop ?) de place, au détriment d’une profondeur narrative. Cela est sûrement dû au sujet du film, qui demandait de prendre une certaine distance pour rendre compte, avec justesse, de la vie de Margaret Keane (qui fait une apparition dans le film). Un choix qui donne une grande maturité au film, aussi bien dans sa forme que dans les réflexions qu’il nous propose.

Cet imaginaire n’est pas absent pour autant (on reste chez Tim Burton), et sert intelligemment des représentations de l’intériorité de Margaret. D’une part à travers des sortes d’hallucinations du personnage, mais principalement à travers ses tableaux, véritables conducteurs du film. Près de 300 tableaux (reproductions imprimés sur toiles) ont été réunis pour le film, et envahissent le cadre de grosses pairs de yeux qui nous regardent étrangement. La passion avec laquelle Burton a filmé ces tableaux et la femme qui les a créée en dit long sur son admiration, et explique peut être sa propre inspiration picturale.

big eyes la maturite du biopic 1 Critique : Big Eyes, la maturité du biopicOn remarque que l’enfant, très important chez Tim Burton, se fait en apparence discret dans le film, pour s’imposer à travers les tableaux, et plus largement à travers une réflexion sur l’art et l’inspiration. Car le coeur du film, et le personnage central de celui-ci, est en réalité la fille de Margaret, Jane. Burton le dit dans Big Eyes, l’inspiration se puise dans l’enfance, au plus profond de nous, ce qui définit le cinéaste mieux que quiconque, et n’est pas sans rappeler une célèbre phrase de Charles Baudelaire : “Le génie c’est l’enfance retrouver à volonté”.

 Mais au-delà de ces questions relatives à l’enfance et l’art, le sujet principal du film est la condition de la femme – la femme mère, la femme mariée, la femme artiste, et bien sur la femme enfant. Pour la première fois, de manière directe et assumée, Burton fait le portrait d’une femme à travers toutes les palettes émotives qui la définissent, ou empêche de la définir justement. Margaret est une belle femme, talentueuse, affectueuse et dévouée, mais naïve, se réfugiant dans son art et son imaginaire de petite fille pour ne pas voir. Cet aspect de sa personnalité est très intéressant, car il est en totale contradiction avec ses tableaux, qui sont censés représenter “les miroirs de l’âme” dit-elle. Big Eyes ne raconte pas comment une femme s’est faite abusée par un homme mythomane et violent, mais comment elle l’a laissé s’emparer d’une partie d’elle-même, totalement consciemment. Les personnages ne sont pas figés dans des catégories mainstreams, mais révèlent toute la complexité de l’humain, femme ou homme, à travers des contradictions brillamment mises en oeuvre par Burton. Ils sont interprétés par Amy Adams et Christoph Waltz, qui mettent leur talent incontestable au service de cette complexité humaine. Néanmoins, on ne parlera pas d’un film plus réaliste que les autres, car comme le dit le cinéaste : « Beaucoup de gens me demandent à quel moment je ferai, enfin, un film avec des personnes réelles. Mais qu’est-ce que la réalité ? ». Il ne s’agit pas pour lui de s’adapter à la réalité dans laquelle a vécu Margaret Keane, mais de tenter d’atteindre ses secrets, dévoilés par la peinture.

big eyes la maturite du biopic 2 Critique : Big Eyes, la maturité du biopicEn bref, Tim Burton réussi là où beaucoup de biopic ont échoué, assemblant l’histoire et le style artistique de son personnage avec son propre style, ce qui donne au film, ainsi qu’à sa filmographie une maturité nouvelle.