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J’avais hâte de voir à quoi elle allait ressembler…

Cela faisait une dizaine de minutes que j’étais installée à la table de cette bibliothèque. Devant moi, une place vide, ou presque. Quelqu’un était là mais s’était absenté. La table était investie. Une trousse aux motifs de roses rouges d’où sortaient trois crayons fluo déployés en accordéon. Une prise d’ordinateur. Un imposant thermos en inox surmonté d’un couvercle en plastique rouge. Le code de procédure pénale, massif, presque effrayant, rouge. Sur le dossier de la chaise trônait un imposant manteau en fausse fourrure rouge.

J’avais hâte de voir à quoi elle allait ressembler. Et puis elle est revenue. D’un pas rapide et assuré, sa silhouette mince et élégante s’est approchée de moi : une trajectoire qui n’hésite pas, un corps qui ne s’excuse pas d’exister. Ses longs cheveux bruns tombaient de chaque côté d’une raie impeccablement tracée au milieu du crâne. Des petites lunettes rondes reposaient sur son nez, au milieu d’un visage carré. Un rouge franc dessinait parfaitement les lignes de ses lèvres. C’est au moment où je me suis attardée sur cette partie de son visage que je me suis sentie troublée, sans comprendre pourquoi. Elle a posé devant elle, avec des gestes rapides et francs, un petit sac en cuir rouge avec une chaîne dorée, un ordinateur enveloppé dans un étui noir et un portable. Une fois assise, elle a aussitôt repris la lecture du code pénal, soulignant de couleurs les éléments importants. Ses mains étaient fines et délicates. Ses ongles étaient longs et manucurés. J’ai supposé qu’elle était étudiante. Aimait-t-elle ses études ? Il était environ vingt heures, avait-elle des projets pour la soirée ?

Elle a soudainement cessé sa lecture, empoignant son portable. Je me souviens de son pouce glissant sur l’écran dans un mouvement répétitif. Elle semblait captivée. L’engin électronique éclairait son visage d’une lumière bleue. On a souvent le réflexe de regarder notre portable quand on s’ennuie, comme s’il allait nous sauver, alors qu’on finit toujours par être déçu. Elle s’est rapidement remise au travail, mais je devinais que sa concentration avait diminuée. Je ne me lassais pas de l’observer. Au milieu de sa tenue noire, découpant son corps en deux, une fermeture éclair verticale remontait jusqu’au cou. Je me suis imaginée descendre cette fermeture vers le bas, comme si c’était la seule frontière qui me séparait d’elle, comme s’il suffisait de ce geste d’ouverture, de ce glissement du tissu, pour que le monde autour de nous s’évapore. Alors il n’y aurait eu plus qu’elle et moi. Pourtant, je ne crois pas avoir eu du désir pour elle. Ou peut-être était-ce ce genre de désir qu’on ne souhaite pas forcément faire aboutir au plaisir, comme celui que font naître en nous les stars de cinéma que l’on érige en idoles sacrées ? Son air sérieux et froid me cristallisait. La rigueur de son attitude contrastait avec la souplesse de mon corps, passif et fatigué ce soir-là.

Sur ma table se trouvait Défaire Le Genre de Judith Butler. Avant qu’elle n’arrive et interrompt ma lecture, je venais de noter dans mon petit carnet, qui ne me quitte jamais, des bribes de phrases dont je voulais me souvenir. « Nous nous défaisons les uns les autres. » « Être un corps, c’est, en un sens, être offert aux autres. » Je me rappelais alors certains mots de Georges Didi-Huberman, dans L’Image ouverte, que j’avais notés quelques mois plus tôt dans cette même bibliothèque. « Ouvrir, c’est l’acte d’écarter ce qui, jusque-là, empêchait de voir. »

Dans mes nombreux mouvements furtifs de regard en sa direction, je l’ai vue, à un moment donné, regarder au loin et se mordiller les lèvres. « Descendre cette fermeture, descendre cette fermeture… »

Je m’étais bêtement promise de ne pas quitter la bibliothèque avant qu’elle parte. Puis elle s’est mise debout. J’ai découvert la combinaison noire dans laquelle s’était abrité son corps. Une ceinture en cuir rouge marquait sa fine taille. Une fois sa fourrure sur le dos et son sac sur l’épaule, elle s’est enveloppée dans une large écharpe rouge. On ne voyait plus que la partie supérieure de son visage. Je l’ai regardée s’éloigner, jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière une haute étagère de livres. Un homme barbu d’une trentaine d’années a aussitôt pris sa place. Il écrivait dans un grand cahier, interrompant parfois son inspiration pour consulter un énorme ouvrage de Sigmund Freud dont je ne suis pas parvenue à déchiffrer le titre. Qu’écrivait-il avec tant de frénésie ? Un roman ? Un scénario ?

Après avoir englouti le premier chapitre de l’ouvrage de Butler, je suis sortie. Sur la façade d’un petit cinéma indépendant à quelques pas de la bibliothèque, une affiche aux tons rouges et noirs a attiré mon regard. Elle aurait pu convenir à In the Mood for Love de Wong Kar-Wai, mais il m’est impossible aujourd’hui de retrouver le titre du film malgré mes efforts d’immersion dans les couloirs obscurs de ma mémoire. Comme pris en otage par une pulsion, j’ai décidé d’aller voir ce film, sans en connaître l’histoire ni les comédiens. Dès le premier plan, la caméra suivait lentement le dos d’une femme qui marchait dans une rue étroite, seule, aux heures tardives de la nuit. Le bruit de ses pas sur le trottoir, les halos de lumière des lampadaires de la ville, les mouvements de sa longue robe rouge… Autant d’éléments qui, d’emblée, ne me faisaient pas regretter cette aventure cinématographique improvisée. Lorsque la femme s’est arrêtée devant la porte d’un immeuble, son visage est apparu à l’écran. C’était elle : la femme de la bibliothèque. Quelque chose a soudainement saisi mon cœur qui semblait avoir cessé de battre. Mon corps tout entier se sentait vulnérable, atteint, touché, ouvert. Le Cinéma avait alors descendu cette mystérieuse fermeture pour moi. Il avait osé faire ce qui me terrifiait. Elle était là, cette femme de la bibliothèque, mise à nu sous mes yeux. Je ne parle pas de chair dévoilée ni de sexualité, mais d’une autre forme de nudité. La nudité de l’art. Être touché par une oeuvre, c’est comme se déshabiller devant un inconnu qui se déshabille aussi, au même rythme que nous, les regards l’un dans l’autre.

Je n’ai aucun souvenir aujourd’hui de la suite du film ni de la façon dont je me suis retrouvée chez moi deux heures plus tard. Mais c’était elle à l’écran, dans cette scène d’ouverture, sans aucun doute. Je l’avais observée assez longuement à la bibliothèque pour en être certaine. Était-elle une comédienne qui menait en parallèle une vie d’étudiante en droit ? Ou préparait-elle un prochain rôle à la bibliothèque en lisant avec tant de discipline le code pénal ?

Aujourd’hui, quand je pense à cette histoire, une image se détache des autres, celle de ce rouge omniprésent. Et si cette couleur était la marque indélébile d’un autre monde dont elle se serait échappée ? Et si elle était un personnage de fiction égaré dans le réel ? Il y avait donc bien dans ses lèvres, ses vêtements, ses objets, des indices de l’étrangeté de son existence, du caractère clandestin de sa présence dans cette bibliothèque. J’ai même le sentiment étrange que c’est ce rouge qui lui a permis de passer d’un monde à l’autre, de s’infiltrer insidieusement dans les failles de la frontière qui me séparait de sa réalité. Les failles du désir.

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