Thèmes

CORPS ET COEURS ENGAGÉS

Trois films vus au cinéma en 2017, trois moments de vie, trois fictions partiellement inspirées de la réalité.

L’OMBRE D’UN DOUTE                                                                            


Gautier, août 2017

Il est bientôt 21h30, la nuit tombe lentement sur Paris. Gautier est en retard. Michelle, impatiente de le voir, attend dans le boulevard Beaumarchais, non loin de la place de la Bastille. Ils se sont déjà vus trois ou quatre fois. Aucun véritables contacts physiques pour le moment, seulement des silences qui parlent et des regards un peu timides. Mais il y a quelque chose qui attend sagement de faire surface. C’est Michelle qui a eu l’idée du cinéma ce soir. Le Champo projette une version restaurée de L’Ombre d’un doute. Aucune prise de risque, elle a une confiance aveugle en Hitchcock. Gautier arrive, elle l’aperçoit à l’angle de la rue Saint-Sabin. Le corps droit, le visage sérieux, le regard fixe, presque froid. Sa démarche, calme et assurée, a quelque chose d’inquiétant et de rassurant.

Le film ne va pas tarder à commencer. En métro, ils n’y seront jamais à temps. Il faut prendre un vélib, et pédaler vite, très vite. Une fois embarqués par le rythme des deux roues, ils s’engagent dans la rue Saint-Antoine, à Saint-Paul ils tournent pour rejoindre la rive gauche par le Pont Marie, ils aperçoivent au loin l’élégante et illuminée Notre-Dame, puis remontent la rue des Écoles jusqu’au Champo. Sur le chemin, Gautier va plus vite que Michelle. À chaque feu, ils se retrouvent, parlent peu, mais se regardent. L’air chaud des soirées d’août caresse leurs visages. La jupe en soie de Michelle virevolte dès qu’elle prend de la vitesse et dévoile un instant ses cuisses aux regards anonymes. À cause de l’effort physique survenu soudainement, quelques gouttes de sueur parcourent sa nuque et font boucler encore plus ses cheveux détachés. Gautier reste intact, droit, sûr de lui, comme si son corps pouvait tout endurer, sans jamais faillir. Michelle se dit que ce n’est qu’une apparence, méthodiquement construite avec le temps. Ce qui la fait pédaler sur ce vélo autant que dans cette relation naissante, c’est l’envie de voir ce qui se cache à l’intérieur. Elle est convaincue que ce corps peut s’ouvrir, devenir plus souple, presque vulnérable.
Le film commence tout juste quand ils s’installent enfin dans la salle de cinéma. Un train à vapeur traverse l’écran, l’obscur personnage de Charlie Oakley arrive à Santa Rosa. Les aventures hitchcockiennes commencent. Il faut une quinzaine de minutes à Michelle pour que les battements de son coeur retrouvent un rythme normal et que la température de son corps diminue. Le film les maintient captivés sans interruption pendant près de deux heures. Sur le chemin du retour, dans les rues sombres et vides du cinquième arrondissement, Gautier lui dit qu’il a trouvé le film « très bien ». Ils évoquent tour à tour les scènes qu’ils ont préférés. Michelle s’exprime de manière passionnée, avec le coeur. Gautier s’exprime de manière raisonnée, avec la tête. Pourtant, ils parviennent étrangement à se comprendre. Ils commencent même à s’aimer.
Mais les nuits se terminent toujours, et tout ne survit pas au lever du jour.

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CE QUI NOUS LIE
                                                                                        

Alexis, septembre 2017

Je venais de voir Ce qui nous lie au cinéma UGC Odéon à Paris quand j’ai appris sa mort. Justine m’avait appelée deux fois pendant la séance, et dans un message elle disait que c’était urgent. Je suis sortie de la salle de cinéma un peu inquiète, mais comparé à la déchirure que mon coeur allait subir quelques instants plus tard, j’étais encore insouciante. C’était une de ces journées du mois de septembre chaudes et pluvieuses. Le mouvement rapide des piétons avec leurs parapluies. Le bruit des voitures roulant sur les flaques. Le parfum de la pluie sur le goudron. Pour fuir l’agitation du boulevard Saint-Germain, j’ai emprunté la rue Danton avec l’intention de rentrer chez moi à pieds. Les averses intermittentes ne me faisaient pas peur et les thèmes abordés par le film de Cédric Klapisch méritaient qu’on y réfléchisse le temps d’une promenade.

Je commence par appeler Justine qui décroche aussitôt. « Assis-toi », me dit-elle. Il s’agit sûrement du meilleur conseil qu’on pouvait me donner à ce moment-là. Obéissant à ses ordres, je fais quelque pas et m’assieds sur un banc. La pluie s’est arrêtée. Je devine à la voix de mon amie que quelque chose de grave est arrivé. Mon coeur se met à battre plus vite, mes mains tremblent, et ma respiration, dans l’attente de ses mots, est comme suspendue. Cinq minutes plus tard, après quelques mots échangés d’une voix frêle, je raccroche. Les larmes coulent, ne s’arrêtent pas, viennent de l’infini. Impression troublante qu’un gouffre obscur s’ouvre sous mes pieds, ou que le monde s’écroule autour de moi, que plus rien n’a d’importance ni de sens. Je me sens vidée, retournée, comme si Alexis avait disparu en emportant avec lui une partie de moi, en m’arrachant quelque chose qui me faisait tenir.
Des souvenirs m’envahissent, se bousculent.
Paris, vingtième arrondissement. Notre première rencontre à l’été 2015. Son sourire chaleureux quand il m’a ouvert la porte de son appartement. Le parquet qui craque. Sa chambre désordonnée, son air hagard, ses yeux fatigués d’un lendemain de soirée, ce paquet de cigarettes qu’il cherchait en vain. On était censés travailler, parler de choses sérieuses, mais je me souviens surtout d’un sentiment un peu électrique qu’on aime appeler le coup de foudre. Et puis, plus tard, cette promenade nocturne dans le quartier du Marais, la vague de frissons quand il a pris ma main au moment où nous traversions la rue des Archives.
Tours. Janvier 2017. La chaleur de son corps contre le mien dans le froid hivernal. Les rayons du soleil qui pénétraient sa chambre au petit matin et s’étalaient sur les draps blancs de son lit que l’on venait de quitter.
Paris. Il y a seulement quelques jours. Nos chevelures déployées s’entremêlant sur ce petit coussin que nous avions posé au sol pour nous allonger et y poser notre tête. Le chatouillement de sa barbe au contact de mes joues.
Ce qui nous lie ? Les souvenirs.

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AU-REVOIR LÀ-HAUT                                                                                       


Louise, décembre 2017

Ca fait presque deux mois que tu ne l’as pas vue. Vous qui aviez l’habitude de vous voir souvent ! Tu as hâte. Tu arrives en avance. Tu arrives toujours en avance quand tu as hâte. Il fait froid, alors tu te réfugies à l’intérieur en attendant qu’elle arrive, dans le hall du cinéma. Tu te prépares à ce qui t’attend. Est-ce que tu prends déjà ton billet ou tu patientes encore un peu ? Chut. Elle arrive. Sa silhouette séduisante, vraie, brute, s’approche. Son sourire rayonnant et sa voix grave, fidèles à eux-mêmes, réchauffent ton corps, rechargent tes batteries.

Tu comprends tout de suite. Son visage épanoui et apaisé dit tout, pas besoin des mots : elle fréquente quelqu’un d’autre, tu le sens. Voilà pourquoi elle s’est éloignée de toi ces derniers temps. Moins de messages, plus d’appels, plus de rendez-vous. Plus d’amour. En tout cas pas cet amour-là, celui que tu ressens pour elle, celui qui vous a tenues liées depuis votre rencontre et pendant une année.
Tout de suite, les mots fusent, le plaisir de se revoir, les nouvelles à se raconter. Tu crois que tu te lasseras jamais de sa vivacité d’esprit, de son intelligence fine et sensible. Tu crois que le son de son rire et le goût de ses lèvres ne te quitteront jamais. Vous vous alignez dans la fil d’attente de la billetterie. Derrière ces premiers échanges complices, la tristesse gagne du terrain, ton coeur se serre, ton estomac se comprime, ton corps voudrait disparaître. Envie de lui demander, tout de suite, maintenant, avant même que le film commence, pourquoi elle semble avoir décidé de disparaître de ta vie ces derniers temps. Au lieu de ça, tu fais bonne figure, tu joues, et puis tu laisses l’angoisse s’engouffrer dans l’obscurité de la salle de cinéma.
Le film commence, tu penses déjà à la rupture qui se prépare silencieusement. Mais la scène d’ouverture de l’oeuvre d’ Albert Dupontel te happe, au milieu des tirs d’obus et des cris des soldats dans les tranchées, tu es d’emblée plongée au coeur d’un autre monde. Pendant deux heures, tes yeux sont absorbés par l’image. Captivée par l’histoire, attachée aux personnages, fascinée par les masques, tu ris par moment, et pendant la scène finale tu as presque envie de pleurer. Tu imagines la sensation que peut procurer une telle chute, une jetée dans le vide. A-t-on l’illusion de voler – et donc d’être un instant immortel – ou sentons-nous au contraire notre fatale gravité et rien d’autre ?
En sortant, dans l’univers artificiel du village de Bercy, vous vous installez dans un fast-food pour calmer le vide de ton estomac. Tu sens ton cœur en dedans de lui-même, trop gros, trop lourd, prêt à exploser, à rugir, et pourtant incapable de se montrer. Ça y est, le drame commence, tu te lances et engage la conversation redoutée. Ses mots comme des coups de poing en direction de ton coeur, comme une lame tranchante sur ta peau. Tu deviens muette. Tu le savais. Elle a rencontré quelqu’un. Alors, c’est la fin ? Oui, il faut renoncer à l’aimer.
Sur le chemin pour rentrer chez toi, les inconnus de la ligne 14, entre Bercy et Gare de Lyon, ont vu les larmes couler sur tes joues. Il y avait de la compassion dans le regard furtif de l’un d’entre eux.

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