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PETITE HISTOIRE D’UNE MYTHOLOGIE CINÉPHILE

A l’occasion de la sortie de Rogue One, spin-off de la plus grande saga que l’Histoire du cinéma a vu naître, je pense qu’il était nécessaire de faire la lumière sur la mythologie qui tourne autour des films cultes. Le cinéma étant avant tout un art populaire, l’engouement suscité autour de certains films crée des sortes d’univers parallèles ou plutôt de mémoires parallèles assimilées par tout un public comme étant une vérité.

Ce phénomène est aujourd’hui nommé effet Mandela, définissant des souvenirs faux mais reconnus comme étant vrai car relayés par toute une masse, ils deviennent finalement légitimes voire plus vrais que la vérité véritable. Pour ma part, je le définirais plutôt comme une sorte de disfonctionnement de la mémoire cinéphile populaire. Je ne crois pas en l’existence d’univers parallèles et mon pragmatisme exacerbé me fait donc défaut pour accepter que ces différents souvenirs soient vrais dans une certaine mesure.

Toutefois, il est très intéressant de se pencher sur les raisons et les conséquences de ces souvenirs pour la plupart anodins car ils font en quelque sorte partie de l’Histoire du cinéma. Etant assez jeune, j’ai comme beaucoup de ma génération découvert Star Wars en 1999 à la sortie de La Menace fantôme. De cette époque, je me rappelle de deux choses, d’abord de la rapidité avec laquelle ma bande de potes et moi avions rattrapé notre retard sur les précédents épisodes, puis de l’assiduité avec laquelle nous nous amusions à répéter chacun des dialogues cultes de la saga. Notamment le fameux “Luke, je suis ton père”, phrase emblématique de Star Wars – L’Empire contre attaque qui s’est finalement avéré être en partie fausse. La question est donc pourquoi, nous qui avions regardé sans doute trois ou quatre fois d’affilée chaque épisode, nous avions pu à ce point nous planter et surtout pourquoi personne n’avait pris la peine de nous corriger. La raison se trouve en fait dans la traduction et a eu pour conséquence que comme nous, beaucoup de jeunes francophones (ou moins jeunes) avaient sans aucune conscience, assimilé de faux souvenirs. En effet, à cet âge nous ne regardions pas les films en version originale mais bien en version doublée, de ce fait, C-3PO, le compagnon de R2-D2 s’appelait en fait Z-6PO. Pourquoi ? Aucune idée. Pourtant, la traduction commettant volontairement ou non de nombreuses erreurs, elle ne demeure pas la seule raison à l’assimilation de faux souvenirs au cinéma.

En changeant un peu d’univers, je me suis rendu compte que beaucoup de spectateurs de cinéma pensent que Frankenstein était le nom de la créature alors qu’il s’agit bien du nom de son créateur, le Docteur Henry Frankenstein. Erreur qui a engendré plus de conséquences puisqu’en 2014, le réalisateur Stuart Beattie a sorti son film sous le titre I, Frankenstein. Cependant le cas de ce personnage emblématique est plus intéressant car il semble que la confusion est volontairement entretenue au fil des spin-off, suites et remakes. La Fiancée de Frankenstein de James Whale sorti en 1935 est peut-être le premier cas. L’histoire commence directement à la suite du très célèbre Frankenstein de 1931 également réalisé par Whale. Adam (la créature du Dr Frankenstein) a survécu de l’incendie du laboratoire et réussit à s’enfuir. Pendant ce temps, un savant fou rencontre Frankenstein (le docteur) et lui propose de créer une femme (qui n’est donc pas la fiancée de Frankenstein), ce dernier refuse mais le savant kidnappe finalement la fiancée du docteur pour l’obliger à accepter. Pourtant l’ambiguïté demeure. A qui fait référence le titre du film ? Pour beaucoup, à la créature féminine que le Dr Frankenstein va tenter de créer.

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Au même titre que l’on ne soupçonne pas certains films d’être des remakes en raison de la méconnaissance de l’oeuvre originelle, les faux souvenirs peuvent également être dus à la popularité des films en question. De ce fait, si l’on pose la question suivante : “Dans quel film est apparu pour la première fois le personnage d’Hannibal Lecter ?”, une écrasante majorité de personnes répondront dans Le Silence des agneaux en 1991. Écrasante oui, car le succès du film au box-office et son élévation au rang de film culte avaient totalement écrasés l’existence de Manhunter (Le Sixième sens, en français) sorti en 1986 et réalisé par Michael Mann.

Vous l’aurez compris, les faux souvenirs sont légion dans la mémoire cinéphile. Non, le procédé audiovisuel nommé bullet-time qui permet de déplacer une caméra en vitesse normale dans une scène au ralenti, n’a pas été inventé dans Matrix des Wachowski puisqu’il avait déjà été utilisé au cinéma dans Blade de Stephen Norrington en 1998 et dans Perdus dans l’espace de Stephen Hopkins la même année. Il avait également été utilisé auparavant par Michel Gondry pour une pub Smirnoff et le clip des Rolling Stones, “Like a Rolling Stone”. Le fait est que l’effet est devenu tellement culte à travers Matrix qu’il était évident que les Wachowski et Matrix en étaient à l’origine.

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La liste est longue, parfois il s’agit d’un détail. Cependant, il demeure quelque chose d’assez touchant de savoir que chaque individu se crée un propre souvenir de cinéma au même titre qu’une propre mémoire cinéphile. Le plus excitant toutefois reste de savoir quels seront les faux souvenirs fabriqués dans les prochaines années. Pour revenir à Rogue One, l’équipe des effets spéciaux a réussi la prouesse de faire jouer le défunt acteur Peter Cushing dans le rôle de Moff Tarkin dans le premier Star Wars – Un nouvel espoir. Peter Cushing qui a d’ailleurs à plusieurs reprises tenu le rôle de Henry Frankenstein dans une saga du même nom, coïncidence. Par ailleurs, si Industrial Light Magic, la société en charge des effets spéciaux sur le film a bien réussi cette prouesse (et également celle de faire jouer Carrie Fisher, jeune, dans le rôle de Princesse Leia), il n’en demeure pas moins que ce procédé avait déjà été utilisé, notamment pour voir Arnold Schwarzenegger se battre contre lui-même dans Terminator Genisys en 2015 ou pour voir Jeff Bridges (Kevin Flynn) se confronter à Jeff Bridges (Clu 2.0) dans Tron – L’Héritage en 2011. Qui sait dans quelques années peut-être certains penseront que Peter Cushing était encore vivant au moment du tournage de Rogue One.

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