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RENCONTRES FORTUITES

Marie est en voiture, elle s’arrête sur le bas-côté d’une route de campagne lors d’une journée ensoleillée que le gris ne parvient à dissimuler.

L’âne Balthazar est là, attaché, seul, impassible. Elle sort de son véhicule, traverse la route pour le rejoindre. Elle le caresse avec tendresse. Le regard vide de l’animal laisse pourtant entrevoir une certaine mélancolie contagieuse. Marie retourne à son auto, mais découvre Gérard assis sur le siège passager. Il ne veut pas descendre, il évite son regard, jusqu’à ce coup d’œil d’un mouvement de tête. Silence. Hésitante, elle finit par entrer dans sa voiture. Gérard, d’un air détaché, commence à la caresser, Marie pleure, elle ne peut plus. Silence. Marie fuit. Il la poursuit alors qu’elle se réfugie derrière Balthazar, tourne autour afin d’éviter les assauts répétés de Gérard. Elle tombe. Une voiture passe. Silence. Elle capitule et accompagne Gérard dans la voiture. Silence. Elle entre, ferme sa portière, Gérard fait de même. Fondu enchainé sur Marie repartant en voiture alors que le jeune homme debout, la regarde s’éloigner.

Il y a des films, comme ça, dans lesquels une séquence, une image ou un simple son peuvent nous interpeller, nous atteindre, nous toucher dans des recoins insoupçonnés de notre sensibilité. Ils s’accrochent, qu’on les ait vus une fois ou plusieurs, ils reviennent, tels des souvenirs hantant nos nuits comme nos journées.

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Cette séquence que je viens de résumer en fait partie. Mutique, elle atteint mes sens si aisément qu’elle en devient obsession. Les déplacements, les quelques sons, les gestes en gros plans, toute l’émotion d’une jeune fille indécise cristallisée dans une simple larme, contrastée par la détermination froide, presque robotisée du garçon.

Cette séquence fait partie de moi, elle est capable de me tirer quelques larmes, d’altérer ma respiration, de m’immobiliser par son brio.

N’est-ce pas ce que nous attendons d’un art ? Cet art qui par le prisme d’appareils, de sentiments révélés, de mouvements, peut nous plonger dans une obscurité plus profonde que celle dans laquelle il nous tient déjà. Le cinéma est une histoire de souvenirs, de stigmates, de traces, de réminiscences. Et il est aussi, parfois, la révélation d’un reflet de nous-mêmes. Devant cette séquence qui me hante, c’est moi que je vois, c’est ma pensée, ma définition de la beauté, de la poésie. Je pense que les exemples comme celui-ci sont rares. Et même si un grand cinéaste parvient plus souvent à provoquer ce retour du spectateur vers lui-même, il arrive qu’un inconnu, ou un cinéaste moins renommé, parvienne à atteindre cette part presque primitive de notre être, et même si la qualité de l’œuvre est toute relative…

Les lapins chassés de La Règle du jeu, les adolescents torturés de Salò, l’infini lumineux de 2001, le plan-séquence liminaire du Procès, la motion capture d’Holy Motors, le deuil d’Eric Packer sur le son du rappeur fictif Brutha Fez dans Cosmopolis, le suicide de l’enfant d’Allemagne année zéro, les pieds nus de John McClane dans Piège de Cristal, la pluie battante continuelle de Se7en, etc.

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Y’en a-t-il d’autres ? Y’en a-t-il ? En ai-je inventé pour les besoins de ces lignes ? Il semblerait que je souhaite mettre la main sur l’introuvable, quelques images marquantes ne faisant surface que lors d’un certain contexte. Suis-je perdu, ai-je oublié tous les souvenirs de ma cinéphilie ? À tenter de maîtriser l’immaitrisable, je me dois d’attendre l’imprévu, de retrouver ce moment devant des images. Cet état où la beauté vous assomme d’un coup d’œil. Essayant vainement d’expliquer l’innommable, je devrais plutôt m’arrêter sur ces mots qui résument la beauté d’une rencontre fortuite, sur la surface d’un écran blanc, d’un sentiment et d’une intention.

« Filmer comme on va à la rencontre, c’est aussi bien, partir à la découverte, jamais achevée, du cinéma même, de cette somme de puissances et de virtualités qu’on appelle cinéma. »*

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* AUMONT Jacques (dir.), La Rencontre, Le Spectaculaire Cinéma, Presses universitaires de Rennes, 2007, p.8.

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