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SOUVENIRS TROMPEURS, RÉALITÉS MULTIPLES

Les lumières réapparaissent, la salle s’éclaircit. Des spectateurs commencent à se lever. Chuchotements, premiers commentaires à vif. Marchant en silence vers la sortie, tu suis le mouvement. Te voilà dehors maintenant, devant l’entrée, sur le trottoir. Le froid de l’hiver te saisit. L’atmosphère de la ville t’aide à remettre les pieds sur terre, à te reconnecter à la réalité. Tu te dis que tout cela n’était que des images, une belle invention de l’esprit, un monde fictif. Les personnages n’existent plus que dans tes souvenirs maintenant. La parenthèse est fermée. Tu peux y penser, en discuter, mais ce monde ne t’appartient pas. Il envahit soudainement tes yeux, tes émotions, ton corps puis te rejette aussitôt. La parenthèse est fermée. Tu t’enfonces dans les rues obscures de la ville pour rentrer chez toi. Feux rouges, passages piétons, klaxons. Ton corps se remet doucement à exister dans cet espace-temps que tu connais, que tu reconnais.

Es-tu bien sûr d’être revenu ? Es-tu bien sûr d’avoir quitté les fauteuils rouges, le grand écran et la salle noire ? Les images de ce film qui occupent ton esprit ne sont- elles pas encore ton présent ?

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Le cinéma nous montre parfois qu’on aurait tort de faire confiance à notre mémoire. Le souvenir, à travers la puissance des images animées, joue avec la réalité. Nous pensons que le souvenir nous permet de connaître la limite entre passé et présent, mais il ne fait que nous troubler. David Cronenberg révèle la fragilité du lien qui nous unit à la réalité dans eXistenZ (1999). Les personnages principaux, Allegra Geller et Ted Pikul, sont emportés dans un jeu virtuel qui se présente comme une réalité alternative où chacun doit jouer son rôle. Progressivement, Cronenberg met en scène des héros qui perdent pieds dans une multiplicité de dimensions dont les frontières semblent sans cesse mouvantes. La notion de réel ne peut que disparaître car leurs souvenirs les renvoient toujours vers une autre virtualité. C’est donc bien la mémoire, habituellement, qui garantit notre conscience du réel et de notre identité. Tu sais que tu es éveillé, ici et maintenant, car tu sais que tu dormais quelques minutes avant. Tu sais que ton ami est ton ami car tu le côtois depuis plusieurs années. Tu sais que ton visage t’appartient car tu entretiens son souvenir chaque jour. Mais si quelque chose vient dissoudre ta mémoire, tu n’as plus rien pour t’accrocher au présent. Le temps s’étire, les souvenirs se déforment, comme les horloges molles et malléables de Dali dans sa célèbre peinture La Persistance de la mémoire (1931). Tu crois que le souvenir te sauve, mais il te guette, te piège, te perd, et t’emmène aux portes de la folie.

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C’est justement le sujet d’un des épisodes de la troisième saison de la série Black Mirror sortie récemment. L’épisode 2, « Playtest », rejoint largement les questionnements abordés dans eXistenZ. Cooper, un globetrotter en quête d’aventures, décide de passer des tests, en échange d’argent, pour une compagnie de jeu vidéo qui cherche à mettre en place un nouveau système de réalité augmentée. Virtuellement enfermé dans un manoir aux airs de maison hantée, Cooper est successivement confronté à des visions qui, apparemment, ne peuvent lui faire aucun mal et qu’il est le seul à voir. Une araignée avançant sur le sol, une peinture animée, un effrayant personnage sombre et silencieux apparaissant soudainement au pied des escaliers, une araignée fantastique géante grimpant sur les murs de la cuisine. Autant d’épreuves effrayantes par leur vraisemblance face auxquelles Cooper tente de garder sa raison alors qu’elles exploitent ses propres phobies. Mais quand Sonja, jeune fille avec qui il a passé la nuit la veille, apparaît dans le manoir avec l’intention de le tuer, la frontière entre réel et virtuel disparaît, pour Cooper et pour les spectateurs. Tout cela n’était-il vraiment qu’un jeu ? À quel moment le jeu a-t-il vraiment commencé ?

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« Playtest » nous donne à voir le réel comme une combinaison de strates mémorielles qui se ramifieraient en de multiples directions formant une sorte de constellation, ou encore, un labyrinthe circulaire tel qu’on pourrait l’imaginer pour Inception (2010) de Christopher Nolan. La mémoire devient trompeuse car incapable de nous donner une unicité de temps et de lieu. Dans l’absence du souvenir tel que nous le définissons, nous sommes perdus, comme en chute libre dans un monde sans limites. Cooper, poignardé à l’épaule par Sonja, parvient finalement à l’éliminer. Tout y était : la douleur extrême, le sang, l’horreur du visage de Sonja devenue écorchée, et surtout, la peur. Soudain, en une seconde, Cooper est indemne, Sonja a disparu. Pourtant tout paraissait si réel. La folie guette. En fait, non, elle est déjà là. C’est précisément le contraste entre le souvenir proche de la violence et le calme du présent qui rend dingue, tout comme Allegra et Ted dans eXistenZ que l’on croit être sortis du jeu à la fin du film alors qu’ils le sont encore. N’est-ce pas plutôt le spectateur qui devient fou ? Derrière la confusion du souvenir, c’est l’image qui fait illusion.

Quand notre mémoire nous propose plusieurs souvenirs, et donc plusieurs réalités passées, elle nous fait aussi croire à une multiplicité de présents. C’est en cela que le cinéma, par sa capacité extraordinaire à penser autrement notre système spatio-temporel, ouvre le champ des possibles. Oui, c’est cela, dis-toi que tout est toujours possible.

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