Rédacteur - Claire George

Après Scuola Media (2010) et Lettera al Presidente (2013), Marco Santarelli signe avec Dustur (2015), le troisième volet de sa trilogie sur le rapport entre les citoyens et les institutions étatiques. Il retourne dans la prison qui lui a servi de décor dans Milleunanotte (2012) et retrouve dans la bibliothèque de celle-ci des détenus réunis pour un séminaire dirigé par un médiateur musulman et le père Ignazio, un moine d’Emilie-Romagne. Ils y examinent et confrontent les constitutions arabes et italienne, s’interrogeant sur les notions de liberté, de droit et d’impartialité au moment de juger un acte. Au gré de leurs discussions, des idées pour constituer un droit idéal émergent, et ils finissent par élaborer une nouvelle constitution, Dustur. A cette histoire s’entremêle celle de Samad, ancien détenu depuis peu en liberté conditionnelle, qui essaye de se reconstruire et de se réécrire une nouvelle histoire en reprenant ses études et en participant à ce séminaire.

Alors que les rencontres se déroulent dans un lieu clos, dont la caméra ne s’échappe que très rarement – pour suivre les détenus dans leurs cellules ou Samad chez lui – ce débat et cette réflexion sur un droit plus juste permettent d’instaurer un nouvel espace. De même, l’histoire de Samad, présentée en parallèle, ouvre pour les détenus une fenêtre sur un avenir proche, puisqu’on le voit à l’extérieur, profitant de sa liberté conditionnelle.

Prix des jeunes au festival parisien Cinema du réel, on ne s’étonne pas que ce documentaire ait touché cette classe d’âge puisqu’il traite du rapport entre théorie et application du droit. Ce film aborde ainsi la distance qui sépare les lois des citoyens et le fait que ces derniers se sentent de moins en moins représentés par celles-ci. A quoi servent-elles pour eux ? La réponse se trouve dans l’Histoire…

Tout comme les résistants qui ont élaboré la constitution italienne de 1947-48, et dont les idées ressurgissent sur la plaque funéraire de l’un d’eux -Giuseppe Dossetti- dans un cimetière des Appenins que visitent Samad et le père Ignazio à la toute fin du film, ces détenus devenus délinquants assez jeunes conçoivent ce nouveau droit en le faisant naître de leurs souffrances, de ce qu’ils ont vécu. A l’instar de Samad, libéré depuis peu et qui vient leur rendre visite dès qu’il en a l’autorisation, la réflexion qu’ils mènent et le texte qui naît de celle-ci leur permet de faire un bilan de leurs actes et de se reconstruire.

Dustur effectue ainsi un lien entre un passé à ne pas oublier et un présent où beaucoup reste encore à construire. Par l’idéal de droit que poursuivent les participants à ce séminaire, ce film arrive à toucher un public très large et à le renvoyer à ses propres aspirations.

DUSTUR Une1 Critique : Dustur, un droit idéal pour se reconstruire

Nous avons rencontré son réalisateur pour lui poser des questions au sujet du film.

D’où est venu l’idée de filmer cette initiative ?

J’ai essayé de filmer ce séminaire car je connaissais déjà le père Ignazio. En effet, j’avais réalisé un autre travail dans cette même prison en 2011 où j’y avais rencontré Samad ainsi que ce clerc. Quand ce dernier m’a parlé de son idée, je l’ai trouvé très belle. Cela faisait longtemps que je voulais monter un projet avec Samad et c’était l’occasion de croiser ces deux histoires. Comme j’avais déjà réalisé un film dans le même lieu, je voulais faire cette fois-ci quelque chose de différent.

Est ce que le père Ignazio a mené d’autres projets dans cette prison ? Lesquels ?

Cela fait dix ans que ce moine travaille avec des détenus musulmans. L’année dernière, il avait organisé un séminaire sur un poète pré-islamique, et quelques années auparavant, sur l’Islam. Le choix de ces sujets est motivé par son intérêt pour la culture islamique. Il possède en effet une licence de droit et un doctorat de droit islamique. Il est le seul volontaire en prison qui parle arabe.

D’où lui est venue l’idée de s’intéresser à la constitution et de faire appel à un médiateur musulman ?

Son projet au départ était de mettre en relation la constitution italienne et donc les valeurs des constitutions occidentales, avec celles des constitutions du monde arabe, en particulier tunisienne, marocaine, algérienne et égyptienne. Il cherchait à les comparer, les confronter afin de créer des ponts, des possibilités de dialogue entre ces différentes cultures, ce qui relève de sa mission. Le médiateur culturel qu’on voit dans le film a été choisi par le père Ignazio car il le connaît bien.

Qui sont les personnes présentes à cet atelier ? De quel milieu viennent-elles et est-ce que les crimes ou délits pour lesquels elles ont été incarcérées, et les peines auxquelles elles ont été condamnées sont similaires ?

C’étaient principalement de jeunes Maghrébins, surtout Marocains et Algériens. Il y avait également un Afghan et un Pakistanais. La plupart sont arrivés en Italie quand ils étaient petits. Ils ont surtout gagné de l’argent grâce au trafic de drogue et sont arrivés en prison pour des délits mineurs ou liés à cette pratique.

Qu’est ce qui la plupart du temps a incité ces détenus à participer à ce séminaire ?

Les participants à ce projet sont surtout des personnes qui connaissaient le père Ignazio, avaient confiance en lui et voulaient le suivre dans cette initiative. Ils se rendaient tous à l’école de la prison et ce séminaire était aussi un moyen de ne pas rentrer tout de suite dans leur cellule après les cours, car ce débat avait lieu juste après ceux-ci, dans la bibliothèque.

Je trouve cela absurde que dans ce moment historique particulier, l’état n’investisse pas dans les établissements pénitenciers et que ce type d’initiative qui ont un poids important viennent de volontaires. En prison il y a bien des médiateurs culturels qui travaillent avec les détenus mais ils n’organisent pas ce type de projet.

dustur 2 Critique : Dustur, un droit idéal pour se reconstruire

De quelle manière s’est passé le tournage ?

J’ai suivi toutes les rencontres dans la prison de décembre 2014 à juin 2015. Elles avaient lieu une fois par semaine. J’étais présent dans la bibliothèque mais je n’intervenais pas. Les détenus étaient un peu embarrassés les premières semaines à cause de ma présence. Pour ma part, j’étais habitué à ce type de situation puisque j’avais déjà réalisé un film dans le même établissement pénitencier.

Pourquoi avez vous décidé d’entrecroiser l’histoire de ce séminaire et celle de Samad, que cela soit d’un point de vue cinématographique, puisqu’on suit les deux parallèlement, ou même physique, puisque Samad finit par participer au séminaire dans la bibliothèque quand il en obtient l’autorisation ?

J’ai croisé ces deux histoires afin de confronter cette constitution à la vraie vie et de ne pas la laisser confinée dans la bibliothèque d’une prison. Samad et son rêve d’éducation, sa volonté d’obtenir une licence, représentent à mes yeux un modèle de constitution et de provocation.

Dans votre film on parle de différence entre théorie et pratique en ce qui concerne les lois, on note également de nos jours la formation d’une barrière entre celles-ci et les citoyens, d’où cela vient-il d’après vous ? 

J’ai voulu interroger cette distance qui se crée entre les citoyens et la jurisprudence. Ce sont d’après moi les personnes qui appliquent cette loi et non le langage qu’ils utilisent qui créent cette distance avec les citoyen.

Comment s’inscrit votre film dans votre filmographie ? 

Dustur s’inscrit dans un parcours et fait ainsi suite aux films Scuola Media (2010) et Lettera al Presidente (2013). Ce chemiement est une réflexion sur la relation entre le citoyen et les institutions. Que ce soit des élèves avec des enseignants (Scuola Media), des citoyens avec le président de la République ou des détenus avec l’institution carcérale, il est important à mes yeux de raconter comment certaines institutions fondamentales sont vécues par les citoyens.

Ce film semble lié à l’histoire, il prend fin dans les Apennins, lieu de résistance au fascisme et terre d’origine de Giuseppe Dossetti, le prêtre et juriste qui contribua à élaborer la constitution de 1946. Lors de cette dernière séquence, le père Ignazio lit la plaque de Giuseppe Dossetti qui demande de rester vigilant afin d’éviter que le nazisme-fascisme ne resurgisse. Avez-vous voulu faire passer un message en clôturant le film par ce plan ?

En effet, je voulais refermer le cercle, en revenant sur ce qui avait commencé en prison, c’est-à-dire les racines de l’élaboration de la constitution italienne. Conceptuellement j’ai clôturé le film ainsi, et du point de vue de l’image, j’ai eu recours au même processus puisque j’ai réutilisé un plan de mon film Milleunanotte (2012), qui lui aussi se déroulait en prison, et qui correspond au moment où j’ai rencontré Samad.