Rédacteur - Charlie Briand

Méconnu du grand public, Ghassam Salhab l’est beaucoup moins des amateurs de cinéma proche-oriental et des curieux qui ont eu la bonne idée de voir Terra Incognita ou Le Dernier homme. La Vallée s’inscrit dans cette lignée authentiquement libanaise, riche de différentes cultures et de décors somptueux. Mais la préciosité de ce film ne se résume pas à sa simple beauté, l’œuvre catalyse un ensemble de forces dont la fusion et la valeur artistique placent La Vallée au cœur d’un cinéma intouchable.

La Vallée, c’est d’abord l’art de planter un décor et définir un cadre. La parfaite maîtrise de cet art réside dans l’anti-empressement cher à Ghassam Salhab, qui nous laisse le temps de voir fondre le goudron sur lequel se perd Carlos Chahine, pour mieux nous immerger dans ce troublant paysage. Inquiétant par sa nature, le cadre construit par le cinéaste libanais n’en demeure pas moins éclatant d’harmonie et de traits purs. Le pur rime avec l’épure qui habille une image où se mêlent authenticité et étrangeté, un paradoxe qui n’est pas sans conséquence sur notre réception et l’état d’esprit avec lequel on se projette dans un faux vide. Malgré le temps qui nous est donné, le mystère et la méfiance qui débordent du cadre nous empêchent de s’y immiscer. Il y a dans La Vallée toujours quelque chose qui manque, mais en même temps quelque chose en trop. Ce quelque chose nous échappe, nous perturbe, et nous touche malgré sa dimension impalpable. Cet étrange phénomène se reflète dans un jeu d’acteur d’une rare qualité ; un jeu brut et profond qui n’est jamais loin d’une distance laissant échapper une part d’humanité. Or, ce qui est humain n’est-il pas par essence ce qui est spontané et décadré ? L’amnésie du héros détient une indéniable force poétique qui nous met à nu face à ce qui nous rassemble au-delà des cultures et des générations. Le trouble qui nous envahit est celui qui commande La Vallée, il dirige tout-autant le lâcher-prise de Yumna Marwan dansant sur Joy Division, que l’excès de méfiance propre à cette drôle de famille dont le comportement fait écho à une actualité aussi triste qu’inévitable.

La spontanéité et l’innocence de celui qui a perdu la mémoire, deviennent incompatibles avec notre mode de vie, avec l’autre, et avec le cadre. Seul quelques vers survivent à l’accident et à la perte de mémoire ; une poésie immortelle devant la menace, c’est ce qu’on le retient avant tout de La Vallée. Tenter de retrouver la mémoire par la poésie, n’est-ce pas là une leçon de poésie justement ? Dans un monde où les choses nous échappent, la solution n’est-elle pas de s’échapper de ce monde en restant conscient de la vanité d’un tel acte ? Au même titre que la poésie par le mystère, la guerre plane sur le film par l’inquiétude et la tension. La guerre ne nous est pas montrée par le combat, mais elle n’en demeure pas moins présente, par le son, à distance, et surtout par la terreur. Les dommages les plus graves causés par la guerre sont ceux qu’on ne peut mesurer et chiffrer, dans un monde de l’image où seules ces données détiennent une valeur officielle.

la vallee 1 Critique : La Vallée, une œuvre au plus profond de lHomme

A l’image de ce qu’il manque, ce qu’il y a en trop et ce qui nous trouble, la terreur permanente qu’implique un tel climat est impalpable. Ghassan Salhab parle de choses qui ne se touchent pas, ne se disent pas et ne se voient pas, c’est pour ça que son film s’inscrit dans une tendance purement moderne et poétique. Ce qui se voit dans ce film est ce qui reste dès lors qu’on décide de résister, c’est là tout l’art de l’artiste libanais, celui qui vise à mettre la beauté au service du dérèglement.