Rédacteur - Léone Metayer

Pourquoi ce sont toujours les films les plus innovants et expérimentaux dont on parle le moins ? Maestà, la Passion du Christ, sorti le 18 décembre, est un film qui a fait peu parler de lui et que l’on retrouve dans un (trop) petit nombre de salles en ce moment, et pourtant, nous avons là une véritable prouesse artistique d’Andy Guérif ! Le film naît d’un projet fou : donner vie à La Maestà, le tableau de Duccio, commandé en 1308 pour le dôme de la cathédrale de Sienne, une Madone en majesté avec des saints et, à son revers, une série de vingt-six tableaux relatant la Passion du Christ.

Sous la forme d’un plan fixe d’environ une heure, ce film expérimental propose un nouveau parcours du regard. Fidèle à la complexité du sens de lecture de La Maestà, les scènes s’animent tour à tour, et parfois même simultanément, invitant les spectateurs à adopter chacun leur propre manière de voir. Nous avons pourtant l’habitude, au cinéma, d’être guidé par l’image qui s’impose à notre oeil. Andy Guérif parvient à la fois à solliciter fortement notre concentration tout en laissant notre regard libre de vagabonder ici et là. Mieux encore, le spectateur a l’impression de quitter le cinéma pour aller vers le théâtre, la bande dessinée, et surtout, la peinture.

Le style de Duccio a en effet été retranscrit avec finesse et humour. Les nombreux acteurs se penchent pour passer sous une porte, certains objets sont obliques, voire perpendiculaires, et deux personnages – sorte de régisseurs d’un théâtre imaginaire – peinent à construire le cercueil du Christ tout au long du film. Ces détails qui viennent chatouiller l’esprit des amateurs de peinture médiévale donnent vie à la réflexion sur la tridimensionnalité et aux premiers essais de perspective de l’Italie de la Pré-Renaissance, à la fin du XIIIème et au début du XIVème siècle.

Maesta la Passion du Christ 1 Critique : Maestà, la Passion du christ, donner vie à la peinture

Ce désir d’inscrire des personnages individualisés dans un espace architectural participe intelligemment à l’introduction d’une dimension théâtrale dans le film de Guérif : les personnages sont costumés de drapés colorés et évoluent dans un décor fabriqué, les gestes sont exagérés, les cris sont simulés, l’humour est employé pour faire rire, la présence des coulisses est suggérée, le public est considéré… Bref, tout est construction, fabrication, création, et la profondeur de l’espace n’est qu’une illusion.

Andy Guérif, artiste, cinéaste et plasticien diplômé de l’Ecole des Beaux-Arts d’Angers, s’est fait remarquer en 2002 avec Why are you running ?, un court-métrage qui menait une réflexion sur la réalisation d’une scène de Sueurs froides d’Hitchcock. En 2006, il réalise Cène, autre court-métrage filmant la préparation d’un décor et l’installation des comédiens, préfigurant en quelques sortes Maestà.

S’il vous plaît, monsieur Guérif, vous qui semblez savoir magner la beauté esthétique, continuez à user du cinéma et des arts plastiques pour faire vivre l’art tout en interrogeant son processus de création !