Rédacteur - Charlie Briand

À l’origine dessinatrice, Émilie Brisavoine ne pensait pas aller à Cannes au printemps dernier avec une casquette de cinéaste, et encore moins pour y montrer sa drôle de famille. C’est pourtant le sort qu’ont connu des images tournées au hasard, sans but, si ce n’est l’expérience pour elle-même, plus que pour une famille. Après tout, c’est déjà bien, se demander qu’est-ce que filmer, ce que cela implique pour soi et pour ses sujets … Alors pourquoi ce film se retrouve-t-il en salle après un passage remarqué à L’Acid lors de la bien connue Quinzaine ?

Il est franchement légitime de se poser la question, d’une part car le film interroge en plusieurs points (certains devant plutôt en faire sa force) et, surtout, parce qu’il ne nous laisse pas de véritable trace. Pauline s’arrache est pourtant un film qui se veut sincère, Émilie Brisavoine filme sa propre famille et, cet exercice, bien qu’il s’apparente souvent à un travail d’étudiant novice en école de cinéma, reste indissociable d’une mise en je(u) plutôt courageuse. Comme l’indique son titre, le film s’attarde davantage sur Pauline, la demi-soeur de la réalisatrice. Si la cinégénie de celle-ci peut être remise en cause, l’adolescente est néanmoins le fil conducteur de ce film, comme un repère parmi des images tantôt tournées en caméra compacte, puis au smartphone, le tout articulé de par quelques dessins / cartons explicatifs aux allures d’arbre généalogique. Pauline est notre repère, et c’est de cette même notion dont il est question pour elle. Cet aspect est probablement le plus intéressant du film ; quelle(s) mise(s) à distance quand une femme filme sa demi-soeur en quête d’identité durant trois ans, au moment où notre rapport à la vie ne peut que difficilement être autre que conflictuel.
Ainsi, on pioche dans l’utopie de l’image d’archive, qui propose une jeune princesse pleine de joie dans les bras de son père, étrange individu dont la folie égale celle dans laquelle un ado se perd, entre sentiments extrêmes et interrogation permanente. Ce patchwork de caractères et d’images entraîne un équilibre surprenant, entre bizarre et familier, distance et proximité, ou encore rêve et cauchemar. Cette famille est atypique, mais elle est une famille de laquelle émerge autant d’amour que de conflits. C’est pourquoi il est difficile de rester extérieure à ce récit, surtout avec des personn(ag)es capables de se mettre en scène avec un tel naturel. Entre les élans spectaculaires de l’extravagant père et la proximité 2.0 de la fille, l’image rencontre la vie sur bien des terrains. L’intime se lie à l’extraversion comme rarement au cinéma, de la même façon, la façade agit un révélateur, une porte vers la profondeur.

Pauline 10 00925148.jpg UNE Critique : Pauline sarrache, récit dune familière étrangeté

Lorsque se mettre en scène est naturel, qu’en est-il du moment où l’on devient spectateur de soi-même ? Intelligemment, Émilie Brisavoine insère une nouvelle couche de regards en transformant ses acteurs de tous les jours en spectateur occasionnels. L’instant s’apparente à un épisode thérapeutique, mais il sert la complexité d’un film, qui, doit beaucoup au montage de Karen Benainous. Normal, me direz-vous, pour un film qui ne devait pas en être un et qui s’appuie sur « le potentiel expressif [de ses] défauts » selon les dires de son auteure …