Rédacteur - Alexandre Ean

Le Fils de Saul est un film qui longtemps après sa projection laisse un goût amer en bouche. Lazlo Némès, ancien assistant de Béla Tarr, n’aura cessé de témoigner de la difficulté rencontrée à l’élaboration de son premier long-métrage. Quoi de plus légitime face à un projet d’une telle envergure demandant une documentation en aval contre laquelle nombre de ses prédécesseurs se sont cassés les dents ?

Saul est un de ces Sonderkommandos d’Auschwitz, un de ces esclaves victime de la Shoah qui doit, chaque jour, nettoyer, déplacer les corps de juifs assassinés et assister à leur abandon dans les fosses et crématoriums. Pendant sa détention, Saul aperçoit le corps d’une jeune victime qu’il prétend aussitôt être son fils, et s’obstine dès lors à vouloir l’enterrer dignement : la mécanique bien huilée du réalisateur est lancée. C’est ainsi qu’une course contre la mort (vie ?) commence et Saul, vidé de son humanité, trimballe ce corps dans les couloirs étroits du camp à la recherche d’un rabbin.

L’horreur de la Seconde Guerre Mondiale a toujours été sujet aux conflits dans le cinéma international tant elle pose des questions de retranscription : ni La vie est belle de Benigni ni La liste de Schindler de Spielberg n’ont échappé à l’éternel débat de la fictionnalisation de la tragédie historique : faut-il, et si oui, comment exposer cette atrocité ? A cela le réalisateur ne répond pas. Tous ses choix ont été méticuleusement étudiés : un format 1.33 étouffant, de longues focales dont l’objet est d’avoir un arrière-plan difficilement discernable (le macabre). Aussi ne peut-on reprocher à Lazlo Némès le choix de sa mise en scène en apparence implacable. Il décide de taire l’horreur sans la montrer, mais de la montrer en lui appliquant un cache ; de suivre « sur le fil du rasoir » son personnage dans un format étouffant, arpentant ces interminables couloirs étriqués à l’aide d’une caméra subjective traduisant l’état psychologique (s’il existe ?) de Saul, de façon à rendre une expérience « comme si on y était ».

Le fils de Saul 1 Critique : Le Fils de Saul, une thèse contre tous

Seulement une question se pose et résonne interminablement au long du film lorsqu’un des autres Sonderkommandos lui fait réaliser qu’il a « abandonné les vivants pour les morts ». Mais au lieu d’être portée par le réalisateur, cette idée est tue par son personnage : Saul s’acharne à vouloir rendre hommage à son prétendu fils (au nom de la communauté juive toute entière ? Dans le but de sauver ce qu’il considère être la dernière chose à sauver ?) au péril de ses congénères. La scène finale fusille les derniers survivants échappés, à l’instant précédent portés par l’espoir que l’abandon du corps de l’enfant les bascule de la mort à la survie. C’est sur l’image d’un enfant s’enfuyant après un dernier regard avec Saul (souriant finalement, donc plein d’espoir ?) que Lazlo Némès conclut : la représentation d’une échappatoire traduite dans la prochaine génération ? Là encore le réalisateur ne répond pas, et c’est dans ce silence que repose l’ambiguïté du Fils de Saul : sa documentation experte, sa mise en scène implacable (l’est-elle du coup vraiment ?) amènent une distanciation vis à vis de ses personnages, de ses spectateurs, et de la question historique même. Lazlo Némès a pensé minutieusement à toutes les questions que son sujet implique, comme un doctorant déposerait sa thèse. Mais ce n’est pas l’aseptisation qu’est son parti pris de mise en scène qui dérange, mais le fait de garder cette âpre question : le but ultime du réalisateur est-il de faire taire toute polémique inhérente à l’entreprise d’un film sur Auschwitz et de s’imposer de force comme un cinéaste ayant révolutionné cette représentation ?