Rédacteur - Alexandre Ean

Maïwenn revient quatre ans après Polisse avec un sujet d’une autre envergure : après les tumultes d’une brigade de protection des mineurs, la réalisatrice décide de faire confiance à ses spectateurs en leur confiant son intimité ; Tony (Emmanuelle Bercot), une avocate célibataire, rencontre au détour d’une soirée arrosée le charmeur et richissime Georgio (Vincent Cassel). S’en suit une fable amoureuse rétrospective en montage alterné avec le quotidien actuel de Tony, désormais divorcée et en maison de rééducation à la suite d’une grave chute de ski.

Si l’écho entre les deux espaces temporels ne suffit pas à justifier la rééducation psychologique de Tony (on aurait préféré un véritable récit de ré-apprentissage plutôt que ces bonnes grosses marrades entre une quadragénaire paralysée par sa jambe et une bande d’adolescents), le film gagne en profondeur au fur et à mesure des séquences très intimistes mettant en scène Vincent Cassel (toujours incroyablement juste en adulte éternellement immature) et Emmanuelle Bercot (brillante de simplicité malgré des scènes presque embarrassantes, on pense notamment à Tony ivre qui fustige de ses problèmes conjugaux les « amis » de son mari).

Aussi ingénu l’un que l’autre, Tony se demande pourquoi Georgio aime une femme si « normale » (comme elle se décrit elle-même, s’opposant à toutes les mannequins qu’il a fréquentées avant elle) alors que ce dernier lui fait un enfant et la demande en mariage sans jamais se demander s’il en est épris. Ni l’un ni l’autre ne sait poser les questions, et c’est sur leurs sentiments et ressentis que leur confiance est donnée. C’est la rapidité des évènements finement filés sous ellipse qui nous amène non pas à juger le couple mais à vouloir le suivre, dans son innocence et sa foi en lui-même. On pourrait le juger surréaliste, chaque émotion semble démesurée et pas une seule séquence ne fait que contempler le couple dans son prosaïsme ; mais n’est-ce pas justement cette démesure sur le long terme qui est à la fois jouissive et dévorante ? ce radicalisme affectif des personnages qui nous ronge ? les excès d’immaturité de Georgio qui nous ramènent au temps de l’innocence ? Cette mise en scène pléthorique est une tragédie grecque qui s’affranchit de tout aspect cathartique : ce qui est formidable, c’est qu’à l’inverse, on veut le meilleur sans craindre le pire ; c’est cet encéphalogramme en pics qui nous amène vers la vie, qui nous fait désirer, qui nous fait haïr au rythme des personnages.

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C’est au détour de la détresse de ce couple qu’intervient Solal (Louis Garrel, balayant toute superficialité de jeu d’un revers de main), le frère de Tony. Il représente à lui seul toute la bienveillance nécessaire à la rééducation de sa soeur. C’est le fait même que Solal soit sur ses gardes dès la rencontre de Tony et Georgio qui prévient le risque, et qui malgré l’accident amorce la guérison, bien plus que toute cette mascarade trop aisément métaphorique du centre de rééducation. L’énorme point faible de Mon Roi est d’avoir superficialisé la renaissance de son écorchée vive, quand son entourage représentait déjà une formidable figure de guérison. La limpidité du jeu de Garrel et la prise de distance dont est capable son personnage convergent en un même point : nous remettre de ces effusions d’humeurs. L’acteur apporte une respiration entre chaque séquence, qu’elle soit heureuse ou malheureuse, il est le chien-guide du spectateur contaminé par la cécité relationnelle de Tony et qui ne sait plus s’il peut faire confiance.

Le point de vue absolument féminin et personnel de Maïwenn se garde adroitement d’accabler son personnage masculin -qui pourtant est loin d’avoir le beau rôle- et les effervescences psychologiques des deux amants n’en sont que mieux exprimées. Bien au-delà du décor néo-libéral noyé dans le caviar et le champagne, la réalisatrice nous fait spectateur, sans voyeurisme ni prise d’otage, d’une histoire d’amour intrinsèquement tragique, et ne se concentre que sur cette dernière, si bien qu’on comprend que la véracité palpable de cet amour vient d’un autre amour, celui du Bal des actrices, celui de Polisse : celui de Maïwenn pour ses personnages.