Rédacteur - Lou Aubert

C’est en toute liberté que la réalisatrice Vera Glagoleva s’inspire de la pièce de l’écrivain russe Ivan TourguenievUn mois à la campagne .

Le film peint le portrait d’une famille d’aristocrates russes passant l’été dans leur résidence de campagne. Il s’agit de l’histoire d’une jeune femme, Natalia, qui a épousé un riche propriétaire plus âgé qu’elle, Arkadi… Voulant tromper l’ennui de son mariage, elle se laisse séduire par Mikhail Rakitin, un ami de la famille. Cependant, l’arrivée du tuteur de son fils, Aleksei, bouleverse le cours des événements. Vera, la nièce de Natala, s’éprend de lui… et Natalia elle-même n’est pas insensible à son charme. Tout l’équilibre de leur vie se trouve rompu, et Arkadi commence à soupçonner l’adultère qui se trame…
Tout y est, la résidence dans le style classique russe du milieu du XIXe siècle, qui n’est autre que le Musée de l’Immobilier Mikhaïl Glinka de la région de Smolensk où le film a été tourné ; le mobilier d’époque, fourni par les studios Lenfilm, emprunté à des collections privées ou encore chiné dans des antiquités ; et les costumes, justes, jusqu’à leurs bijoux, fabriqués spécialement pour le film par de grands bijoutiers tels que la Maison Cluev.

critique deux femmes portrait de la bourgeoisie russe du 19e siecle 1 Critique : Deux femmes, portrait de la bourgeoisie russe du 19e siècle
Une image travaillée, où l’on ne peut ignorer l’omniprésence du blanc et des fleurs comme symbole de pureté, mais également du style doré qu’arbore la quasi-totalité des images du film, comme constamment baignée dans les rayons chatoyants du soleil. En somme, le parfait cadre idyllique, peut-être un peu naïf, pourrait-on dire.

Ne cachons pas notre étonnement à la vue du nom de Ralph Fiennes à l’affiche. Comment un acteur anglais, de renommée mondiale, a-t-il pu se retrouver dans un film russe, avec, qui plus est, un russe impeccablement parlé ? Une immersion totale pendant plusieurs semaines, paraît-il. On notera également que le français a une place importante dans le film, en qualité de « code » que seuls nos trois protagonistes principaux comprennent, et comme marque d’une éducation à toute épreuve. Le personnage de Fiennes, Rakitin, évolue comme narrateur indirect, dont le regard subjectif scrute constamment celle dont il est amoureux, Natalia Petrovna. Cette dernière, en figure de femme forte et autoritaire, mais noyée dans l’ennuie, joue avec les hommes, qui ne sont pour elle qu’un simple divertissement. Elle est froide, sèche et injuste avec sa nièce ; la parfaite marâtre. Vera, belle comme un coeur, est une enfant frivole et naïve, ce qui, à cette époque, était rarement le présage d’un bel avenir…

critique deux femmes portrait de la bourgeoisie russe du 19e siecle 2 Critique : Deux femmes, portrait de la bourgeoisie russe du 19e siècle


Vera Glagoleva a intitulé son film Deux femmes en hommage à l’auteur de la pièce, Ivan Tourgueniev, à qui ce titre avait été refusé, et sa pièce censurée et interdite de publication, sa morale étant, en 1848, jugée trop choquante pour l’époque. En effet, ce film est lourd de réflexion, notamment sur la question du bonheur et de la passion. Vera Glagoleva estime qu’ « aujourd’hui, notre morale est plus libérée mais les questions éthiques de fond restent les mêmes : doit-on préférer le bonheur à l’honneur ? La famille à la passion ? ». Ses personnages se trouvent confrontés à une certaine fatalité ; le mariage amoureux semble ici impossible. Tout le cadre idyllique si travaillé semble alors bien illusoire ; les personnages, évoluant dans un petit paradis fleuri et ensoleillé, se retrouvent en réalité enfermés dans une cage qui, bien qu’attrayante, semble les conformer et leur cacher le caractère inévitable de leur avenir. Est-il possible d’épouser par amour à une telle époque ? Époque où la beauté n’est récompensée que par la richesse. Où l’intelligence d’une femme est bien souvent réduite au silence, et les sentiments rarement pris en compte. Natalia elle-même s’interroge ; « l’amour est-il un bien si l’on s’y donne en entier ? »


Un bien joli film, où il est nécessaire d’aller au-delà du petit paradis que l’on nous présente, où tout est beau et tout le monde gentil, pour comprendre ses réels enjeux ; la question d’une réelle adéquation entre bonheur et passion au sein du mariage, au XIXe siècle tout au moins !