Rédacteur - Charlie Briand

Cinq ans après la mouvementée sortie de Cheminots, film duquel ressortait une forme d’énergie contestataire, tout autant qu’un certain désarroi et une dimension catastrophique, Luc Joulé et Sébastien Jousse semblent décidés à filmer le monde ouvrier sous un nouvel angle dans les usines PSA de St Ouen. C’est quoi ce travail, présenté à la dernière édition du Cinéma du Réel cherche avant tout ce qu’il y a de vrai et profond dans le travail et le geste ouvrier. Il est ici plus question de vie que de désastre.

Infiltrer une telle réalité est une mission complexe, qui demande du temps. Un temps nécessaire pour se lier avec chaque personne dont le duo de réalisateurs dresse un émouvant portrait qui deviendra le fragment d’une symphonie en images et en sons. C’est en touchant l’intime du rapport au travail et à la machine de chacun, que la réalité apparaît et que le vrai jaillit. Il ne s’agit pas de comprendre le travail par voie technique ou sociale mais bien sincère et sensible. Il ne sera jamais question de travaux, mais plutôt de « travails » pour ceux qui ont contribué à ce projet. L’humain, son geste et l’essence de celui-ci priment sur l’environnement, malgré la violence latente du bruit mécanique. La beauté du geste surclasse l’aliénation et nourrit à elle-seule notre regard. Du geste né l’artisanat, la création, mais également la proximité avec l’autre. Le besoin de l’autre et d’être ensemble, c’est justement l’autre face de ce film, chacune communiquant en permanence avec l’autre. Elle prend la forme d’un travail collectif, une composition musicale aux allures de poétique décomposition finale dirigée par Nicolas Frize, une volonté de donner à entendre ce qui n’est jamais perçu. Ce qu’on ne perçoit pas à l’usine est ce qui en est l’essence : la poésie, une forme de beauté, une autre nature qui s’orchestre autour d’un modeste geste créateur.

cest quoi ce travail la noblesse du geste ouvrier 1 Critique : Cest quoi ce travail, la noblesse du geste ouvrierCette (res)source masquée permet à l’humain de devancer la machine, entre lâcher-prise et transcendance, les normes explosent et l’ordre s’incline devant ce qu’on ne peut pas toujours exprimer par le chiffre ou la parole. Une liberté s’affirme derrière chaque individualité et celle-ci rime avec la singularité de chaque approche et chaque travail. Ces travails sont vitaux. Si une vie ne peut se résumer à un travail, elle doit s’en nourrir en grande partie et les travailleurs qui nous font face l’ont tous ressenti. Chaque pièce à beau être conçue pour autrui, c’est aussi pour lui-même que l’ouvrier s’inscrit dans sa conception. Contribuer, se donner et aider pour exister sont des notions propres à tout travail, qui plus est s’agissant de création. La résistance n’est pas synonyme de souffrance, elle s’apparente simplement et courageusement au refus du calibré, normé et imposé. Celui qui se trouve au bout de la chaîne, pour beaucoup en bas de l’échelle, décidera toujours de son geste malgré tout ce et tous ceux qui tenteront de s’y opposer.

L’impalpable et le sensible du geste répondent à l’inhumain et l’insensible des données économiques qui dictent le rapport omniprésent et télévisuel que nous avons à l’usine. C’est quoi ce travail est un film qui va au-delà, au-delà d’un épouvantail social ou d’une sinistrose économique. Ce triomphe humain face à tout ce qui tente de le pourrir est simplement belle, comme le sont chaque gestuelles ouvrières.