Rédacteur - Patricia Baena

Tangerine… ce titre nous évoque un fruit ou un endroit exotique, peut-être africain, ou la chanson homonyme de Led Zeppelin ; mais paradoxalement il s’agit encore une fois d’un film tourné dans la ville mythique du cinéma, Los Angeles. Cela dit, ce film n’est pas exempt d’exotisme et de glamour car ses personnages transgenre nous captivent follement avec leurs airs de reines déchues dans la jungle urbaine de West Hollywood. Le film commence avec les retrouvailles de deux vieilles amies prostituées, Alexandra (Mya Taylor) et Sin-Dee Rella (Kitana Kiki Rodriguez), qui ont décidé de célébrer le jour de Noël avec un donut rose et un café, car elles n’ont pas les moyens de s’offrir davantage. La conversation tranquille vire au drame quand Alexandra annonce à Sin-Dee que son fiancé l’a trompé pendant qu’elle était en prison à cause d’une affaire de drogues dans laquelle il l’avait impliquée. Sin-Dee décide donc d’aller à la recherche de Dinah, une prostituée cisgender d’origine slave avec qui il avait couché. De cette manière, le film nous entraîne littéralement – à travers la scène inoubliable où Sin Dee attrape Dinah par les cheveux pour l’amener devant son souteneur et dealer appelé Chester (James Ransone)  — dans la vendetta de celle connue sous le nom de « Sin-Dee Rella », une drôle de cendrillon déterminée à en finir avec toutes les possibles rivales qui l’ont éloignée de son prince charmant. Or, sa meilleure amie Alexandra ne lui avait pas expliqué toute la vérité et à la fin du film celle-ci sera dévoilée à Sin-Dee, une drama queen qui n’a rien à envier aux héroïnes almodovariennes.

Sean Baker réussit à créer une œuvre unique, hybride et post-moderne grâce à sa culture cinématographique qui transparaît tout au long du film. La scène d’ouverture se situe dans le  café typiquement américain qui nous fait penser à celui de Pulp Fiction (1994) de Quentin Tarantino. Sin-Dee partage également l’imprévisibilité et la dangerosité de Honey Bunny (Amanda Plummer) et Pumpkin (Tim Roth) de Pulp Fiction. Une autre influence majeure de ce jeune réalisateur pourrait être John Waters car on y reconnaît l’esthétique trash et le côté vulgaire et déjanté des dialogues de ses films. Néanmoins, Tangerine n’est pas (du tout) une comédie sur des folles déchainées à la recherche d’aventures sexuelles puisque Sean Baker tenait à donner une vision moins cliché et plus « réaliste ». En effet, la scène finale du film est spécialement choquante car elle nous ramène à la cruauté et l’injustice de la discrimination sociale des prostituées et des femmes transgenre. De fait, cette scène nous fait penser à la vision décadente et pathétique de la vie nocturne de Los Angeles qui apparaît dans Inland Empire (2006) de David Lynch, notamment à cause des images des prostituées abandonnées à leur propre sort, traînant dans les rues de L.A. comme des clochards. La magie de cette comédie dramatique réside dans la combinaison parfaite du mélodrame et de la comédie, sans que le rythme trépidant et la force frénétique de ses personnages diminuent pour autant.

critique tangerine la belle surprise du cinema americain 1 Critique : Tangerine, la belle surprise du cinéma américain

Le Festival Américain de Deauville 2015 ne s’est donc pas trompé en choisissant ce film, qui avait déjà été présenté au festival Sundance, mettant en lumière avec nostalgie et humour le monde des dealers, des prostituées et des toxicomanes. Son réalisateur confronte cette vision urbaine et trash de l’Amérique aux valeurs conservatrices de la famille d’un chauffeur de taxi arménien, Razmik (Karren Karagulian), qui est amoureux de Sin-Dee. L’intelligence du film est de laisser les thèmes de la discrimination sociale, raciale ou sexuelle comme toile de fond, et de se centrer sur les relations d’amitié et de complicité qui se créent entre les personnages féminins. Ce film tourné avec un Iphone 5 nous montre non seulement que les nouvelles technologies nous permettent de faire des films sans beaucoup de budget et avec peu de matériel, mais aussi qu’il suffit d’avoir de la créativité et du talent pour faire un bon film à Hollywood.