Rédacteur - Alexis Pommier

En ce qui concerne le Japon, la superstition notamment celle liée aux fantômes atteint un paroxysme traditionnel et nombreuses sont les oeuvres qui puisent dans leur essence, cette croyance envers ces êtres solaires, énigmatiques et de manière plus circonstancielle évaporés. Adaptation du roman éponyme Kishibe no tabi de Kazumi Yumoto, Vers l’autre rive accompagne une sorte de voyage depuis la mort jusqu’au départ. Yusuke (Tadanobu Asano), décédé depuis trois ans, retrouve Mizuki (Eri Fukatsu), sa femme, et lui propose de l’accompagner dans son dernier voyage qui l’avait conduit auparavant à la plage sur laquelle il s’était donné la mort.

Renouant avec le classicisme spectral du cinéma japonais, Kiyoshi Kurosawa préfère s’intéresser ici à un corps beaucoup plus concret et à la peur de son évaporation définitive plutôt qu’à une hantise dont on souhaiterait se débarrasser. Sous des accents de mélodrames que l’on emprunteraient volontiers au cinéma hitchcockien ou encore à la Nouvelle Vague française, le réalisateur de Kaïro choisit ainsi le deuxième registre fantomatique : celui du deuil et de l’absence. Mizuki part aux côtés de Yusuke à la rencontre des personnes que ce dernier a croisées sur son chemin. De cela, elle fait surtout la rencontre d’un homme qu’elle ne connaissait pas. Elle s’étonne de l’apprendre bon cuisinier ou encore professeur d’astronomie qui enseigne les subtilités du cosmos aux habitants des régions rurales.

Dans son art singulier et poétique, le cinéaste cultive la dimension unique de son oeuvre et seul Apitchatpong Weerasethakul pourrait prétendre voir à travers son œil ces mêmes atmosphères et paysages qui transitent entre le réel et l’inconnu. À travers ce voyage, Mizuki rencontre plusieurs fantômes dont l’apparence tout ce qu’il y a de plus commune contraste avec l’atmosphère artificielle et onirique dans laquelle évolue nos personnages. Ce qui s’avère d’autant plus choquant, quand en l’absence du fantôme de son défunt mari, la lumière et l’image traduisent une pesante fin de journée hivernale de telle sorte que Kurosawa suggère notre propre réflexion sur la mort et l’imagination qu’on en a.

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En somme, si le thème d’apriori du film est le monde spectral et le deuil, il s’avère surtout nous questionner sur les notions de réalité et de fantastique à travers la culture japonaise et par extension dans notre univers contemporain. C’est par cet hymne à l’amour que l’on comprend qu’à travers le voyage funeste sous-jace la question de l’acceptation de notre condition humaine et par conséquent défait la substance abusivement portée en nous de l’amour et des sentiments. De ce fait, Kurosawa apporte un regard neuf sur la société, quand Mizuki rencontre la maîtresse de son mari qui s’illustre devant elle comme une femme tout à fait vivante mais finalement spectrale car domestiquée par le matriarcat imminent.

Sous des airs mélodramatiques, Kurosawa apporte son propos à l’œuvre littéraire originelle en criant un hymne à l’amour, sans la naïveté d’y croire vraiment ou bien d’être sincère dans ce qu’il nous dit.