Rédacteur - Charlie Briand

Avant de gravir les étages du Forum des Images afin d’entrer dans les sous-sols d’Ulrich Seidl, quelques frissons nous envahissent déjà. Ils naissent sûrement de l’osmose qui subsiste entre l’atmosphère générale de cet Étrange Festival et celle qui habite le cinéma du réalisateur autrichien.

Le festival francilien, fort d’un succès croissant, fait salle pleine pour cette projection tant attendue par tous les cinéphiles friands de surprise. En plus d’être une bonne raison de faire venir l’un des plus grands cinéastes contemporains, dont la légitimité n’est plus remise en cause depuis sa fameuse trilogie et l’accueil qui lui avait été réservé à Cannes, cette avant-première est aussi l’occasion de montrer de « l’étrange documentaire », avec au moins autant d’intensité qu’une souterraine fiction héritière de série Z des années 60.

Qu’il s’agisse de fiction ou de documentaire, d’Ulrich Seidl ou d’un autre artiste mis à l’honneur dans ce festival, une même ligne nous guide, celle qui nous mènera vers l’inconnu. Cet inconnu, c’est aussi l’étrangeté qui relie tous ces drôles de fragments et ces drôles de sous-sols dont chaque histoire, aussi brute soit-elle, recouvre une part de fantastique et d’invention nécessaire à notre voyage souterrain. Les mystères que renferment ces caves détiennent une dimension mystique, entre sous-terre et ciel, entre passions et ténèbres. Mais cet étrange déséquilibre n’est-il pas celui qui nous habite tous plus ou moins secrètement ? Ce que filme Seidl, c’est autant le masqué et l’invisible que le quotidien de son acteur et surtout celui de son spectateur. Personne dans la salle ne lèche sa cuvette de toilettes en tenue SM, personne ne vante la puissance de ses éjaculations, et pourtant, chacun se reconnaît en ces monstres humains. Le contraste créé par cette familiarité dès lors qu’on l’associe à toutes ces déviances, est à l’origine de l’émergence de la force et de l’essence du film, de tout ce qu’il contient de plus vrai en tant qu’exploration humaine.

critique sous sols ou se cachent nos passions 1 Critique : Sous sols, où se cachent nos passions
La vérité, c’est la normalité de ces déviances, c’est ce qu’on refoule plutôt que de l’expier. Le décalage qui existe entre ce que chaque personnage fait et ce que chaque spectateur ne fait pas, contribue aux nombreux rires qui jaillissent de la salle obscure. Plus que le nombre de rires que l’on compte durant le film, c’est la nature de ceux-ci qui est fascinante. On rit parce que ces gens font des blagues et se marrent, comme nous … Mais aussi parce qu’ils se lâchent là où on se retient, et que le rire, c’est bien connu, est surtout présent pour dissimuler nos peurs, celles qui nous rapprochent des caractères montrés par Seidl. Bien sûr, il y a des dérives étonnantes, le racisme en est une et ces sous-sols en regorgent. Si les spectateurs n’ont (peut-être) pas pour habitude de faire des choses singulières avec leurs testicules ou la laisse de leur chien, certains se sont (peut-être) déjà dit « Il faut arrêter de défendre les étrangers en prétextant que 10% d’entre-eux sont des gens biens, si les 90 autres font des conneries, il faut aussi le faire remarquer … » . Ulrich Seidl nous met dans l’inconfort par ce que son œuvre contient de profond et malsain. Le profond, c’est le lâcher-prise de ces personnages souvent touchants. Le malsain, c’est tout ce qu’ils se sont refusés à montrer et expier pour intégrer une dure et stupide norme sociale. Dans leurs sous-sols, ils existent, sont eux-mêmes car cet endroit est le leur, un espace aussi mental que concret, un lieu de projection, un lieu de cinéma.

La prouesse de Seidl, c’est ça, accéder par sa caméra à l’intérieur, à ce qui est enfoui, au vrai. Techniquement, cet espace fantasmé s’exprime à travers un cadre presque trop parfait et un réel presque trop violent. Les sous-sols de Seidl sont trop vrais pour l’être, tellement profonds qu’on ne peut en voir le fond, comme on ne verra pas non-plus la fin de ce film.