Rédacteur - Alexis Pommier

Dans l’histoire contemporaine du sport, précisément dans le cyclisme, la lutte contre le dopage a connu trois périodes indissociables qui, à défaut d’avoir rendu justice, ont sans doute terni de manière injuste et définitive l’image de l’un des sports les plus exigeants, religieux et spectaculaires de tous les temps. Dans ce nouveau film, Stephen Frears retrace le parcours de Lance Armstrong : « champion, menteur, héros, tricheur » à la vie à la mort ; de l’ascension à la chute. 

A mi-chemin entre le thriller hollywoodien et le documentaire, The Program se centre sur la relation de Lance Armstrong (Ben Foster) et David Walsh (Chris O’Dowd). Une histoire fascinante de l’admiration à la détestation mutuelle, purement encrée dans le schéma scénaristique américain.

Ce biopic dissèque la carrière du cycliste, ou plutôt l’affaire d’un système complexe, à travers cinq protagonistes clefs :

critique the program 1 Critique : The Program, le procès de lAmérique

Lance Armstrong, le cancer du cyclisme

Magistralement incarné par Ben Foster, il est traité avec toute l’ambivalence d’usage. Ici Stephen Frears réussi le pari qu’il fait au spectateur d’à la fois désacraliser le héros quand il rend le tricheur plus humain. De manière discrète et sous-jacente, le réalisateur nous glisse alors la question inévitable : qu’auriez-vous fait à sa place ? Ne nous méprenons pas, Lance Armstrong reste un tricheur, toutefois il est impossible de dire que le dopage et arrivé en même temps que lui.

Dans la mémoire collective, aujourd’hui le coureur est peut-être le plus grand menteur de l’histoire. Mais rappelons-nous qu’entre 1999 et 2005, il était vu comme un miracle. Rescapé du cancer, il est devenu celui du cyclisme et s’est développé jusqu’à la phase terminale. Trop puissant pour être déchu mais aussi trop beau pour que l’instance internationale ne révèle le subterfuge, Lance Armstrong incarne en quelque sorte le fantasme populaire des belles histoires que l’on nous raconte.

Il est donc nécessaire de se demander si la question de la moralité dans le sport, et ailleurs, peut cohabiter avec la soif exacerbée du spectacle et la recherche continuelle du héros mis en image dans cette histoire. Car oui, Stephen Frears n’a pas voulu ici, se contenter de l’univers du sport. Le destin du coureur est aussi bien transposable dans le monde politique que dans le star-system. Pour beaucoup de gens, Lance était un héros, un champion, avant qu’il ne se confesse auprès d’Oprah Winfrey.

On est de ce fait en droit de poser beaucoup de questions : l’homme a t-il créé sa fondation Livestrong pour se racheter une conscience ou était-ce dans le but qu’à travers ce mirage les gens perçoivent l’espoir marchant sur la résignation ? L’UCI (Union Cycliste Internationale) était-elle au fait de son utilisation de produits dopants ? Pour en revenir au film, The Program a reçu l’appui du dossier de l’USADA (l’Agence Américaine Antidopage) ce qui fait de ce film un quasi-documentaire tout en permettant un traitement des plus réalistes possible de son sujet.

Stephen Frears confiait ses doutes à sa production Working Title de choisir Ben Foster dans l’incarnation du personnage passé de héros à ennemi public. L’acteur y est aussi convaincant dans son jeu que dans la transformation physique qu’il opère.

Avant Lance Armstrong, le cyclisme était un sport européen mais aussi un sport d’ouvriers. L’américain étant devenu une star, il a réussi à emmener la discipline outre-atlantique et durant plusieurs années et encore aujourd’hui, ce sport jouit d’un réel engouement populaire. Ceci explique une chose. The Program est finalement un film américain mêlé d’une histoire de polar, qui plus est une histoire vraie. Toutefois, Stephen Frears fait ici une critique du système américain à travers plusieurs formes. Allant du culte du héros à un monstre quasi-invincible qui s’est construit grâce au capitalisme et à ses sponsors. Il représente en quelques sortes le trouble américain qui se cache derrière le rêve : Bernard Madoff ou encore John F. Kennedy.

critique the program 2 Critique : The Program, le procès de lAmérique

David Walsh, seul contre tous

Derrière chaque tromperie se révèle un anti-héros chargé d’ouvrir les yeux sur l’artifice. Il était capital qu’après la lecture de son livre « Sept pêchés capitaux » Stephen Frears rencontre le journaliste qui a suivi le parcours de Lance. D’abord parce que le scénario tourne autour des deux personnages et il s’agit d’un réel avantage dans l’histoire. Mais aussi pour appuyer le réel et l’accorder à une direction. Ceci provoque quelque chose d’inévitable, le film a un point de vue. C’est peut-être le seul argument pour dire que The Program est une fiction, ou du moins n’est pas un documentaire. David Walsh est traité comme quelqu’un qui essaie de prouver au monde quelque chose que les autres réfutent déjà et il est encore plus incompréhensible dans le film que lui seul tienne la vérité. Contrairement aux apparences, le film repose sur l’écriture de ce personnage car à travers la caméra Lance Armstrong est un système, lui, un homme. Seul contre tous, cela a donc plus de sens.

David Walsh est une sorte de héros tout droit sorti de True Detective. Condamné au silence car le triomphe de la vérité ferait plus de mal que l’omerta ambiante. Sali car non-résigné, il est l’humain aux côtés des machines mêlant le sentimentalisme au regard lucide exacerbé.

La relation qu’il partage avec le coureur est mise en image dans toute la complexité qui lui est due. Une sorte de fascination qui le lie à son alter-ego dans la détestation. Toutefois, comme dans chaque histoire américaine, les deux personnages se partagent la catharsis du propos. La notion de moralité est donc omniprésente et il va de soi que si Lance Armstrong incarne le mal, David Walsh incarnera le bien.

De ce fait, le film n’aurait pu être une réussite sans ce parti pris scénaristique. Pourquoi ? Parce que nous sommes David Walsh. Nous avons cette chose en plus que nous possédons les preuves qu’il convoite.

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Michele Ferrari, docteur Frankenstein

Guillaume Canet dans le rôle de Michele Ferrari demeure peu convaincant. L’entendre parler anglais avec un accent italien est risible et ridicule. Néanmoins, il s’agit d’un personnage central du film et l’une des clefs qui conduira David Walsh à confirmer ses suspicions. 

Pour cerner le personnage, Stephen Frears a fait le choix de nous parler de La Flèche Wallonne 1994 quand Michele Ferrari alors médecin de l’équipe italienne Gewiss, dont le triplé improbable soulève le doute sur ses pratiques, déclare à la conférence de presse que « l’EPO n’est pas plus dangereuse que dix litres de jus d’orange. »

Ainsi, le réalisateur et surtout le scénariste John Hodge transcrivent un personnage troublé par une sorte de délire démesuré et mégalomane. Il est en quelque sorte le chef de la mafia du dopage, une sorte de gourou machiavélique prêchant un prosélytisme à la fois discret et outrancier auprès de sportifs ayant emporté leurs rêves dans leurs valises. 

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Johan Bruyneel, le chef d’orchestre

Peut-être s’agit t-il du personnage qui cache le mieux son jeu, central mais détaché. Johan Bruyneel alias Denis Ménochet ne semble que profiter de la situation. Dans ce domaine, l’acteur se contente très bien de la place qui lui est donnée. Il tient les comptes, rempli son rôle d’agent et sert au film d’intermédiaire et de transition entre les séquences de la carrière de Lance Armstrong. Il incarne une sorte d’ange gardien car moins dangereux que le docteur Ferrari, il ne demande finalement qu’à être là. 

Toutefois, il est le point de départ et l’initiateur du cycliste avec toute la lucidité d’usage sur le système. Cassant et convaincant, il incarne une sorte de voie sans issue et un point de non-retour vers les recours illicites des sportifs pour créer le spectacle et amasser les victoires.

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Floyd Landis, la victime

C’est un acteur surprenant, découvert dans la série Friday Night Lights, il officie aujourd’hui auprès du renouveau hollywoodien : P. T. Anderson, Tommy Lee Jones, etc. Dans The Program, Jesse Plemons confirme la qualité de son jeu en personnage faible et naïf en manque de confiance et d’attention. Inévitablement trahi par le système, il lancera sa vengeance comme une quête impulsive et logique de justice et de rédemption. Le personnage dans l’ombre du héros conduira à la chute de ce dernier dans une centrifuge violente et apaisante. 

The Program mise de ce fait d’autant plus sur des protagonistes emblématiques, mettant en avant un énième duel entre le bien et le mal. Toutefois grâce au réalisme du film sur tous les fronts (courses, dopages, performances, sensations), Stephen Frears ne donne pas l’impression de s’attaquer à un sujet qu’il ne maitrise pas. Cette recherche constante de réalisme apporte toutefois une redondance dans les séquences « Tour de France » et donne parfois au film l’impression d’être un mash-up entre le scénario de John Hodge et les docus-télés.