Rédacteur - Maurine Attouche

Paolo Sorrentino aurait-il peur de vieillir?

Il est difficile de ne pas se poser la question après avoir vu Youth, sa dernière œuvre depuis La Grande Belleza qui avait remporté, parmi ses treize nominations à Cannes, aux Césars, et aux Golden Globes, l’Oscar du meilleur film étranger en 2013.

Youth porte à l’écran l’histoire de deux artistes vieillissant, brillamment interprétés par Michael Caine et Harvey Keitel, dont le talent n’est plus à démontrer. Reclus dans un luxueux hôtel en Suisse, Fred et Mick, respectivement compositeur et réalisateur, décident de se confronter à leur grand âge, et ensemble, d’affronter l’avenir.

Introspectif, on l’aura donc compris, Youth fait preuve d’une fausse retenue plus qu’ingénieuse. De l’hôtel immaculé aux plans quasi-géométriques, des silences savamment étudiés aux mouvements chorégraphiés, tout est beau, tout est lisse.
La caméra de Sorrentino est presque aussi immobile que ses personnages, refusant toujours d’avancer, d’évoluer.
Cependant, derrière cette inertie apparente, la folie guette et les doutes rongent les esprits.

Youth n’est une ode ni à la vieillesse, ni à la vacuité, bien loin de là. C’est une fable réaliste, amère et injuste. Sorrentino ne fait pas l’erreur de forcer la poésie là où elle ne peut exister, Caine et Keitel, aussi âgés que les personnages qu’ils interprètent, discutent tranquillement du nombre de gouttes qu’ils « ont enfin réussi à pisser ce matin » en marchant dans de magnifiques vallées sur fond d’une musique classique enjouée. Cynico-poétique, dira t-on.

Le ton est annoncé, chez Sorrentino, la vieillesse devient un questionnement identitaire.

Même si l’on ne retrouve pas dans Youth la folie décadente et la démesure qui faisaient le charme (contesté) de La Grande Belleza, on ne peut s’empêcher de voir des points communs entre les deux films.

critique youth paolo sorrentino aurait il peur de vieillir 1 Critique : Youth, Paolo Sorrentino aurait il peur de vieillir ?

Le temps qui passe, le talent, l’art, la célébrité, autant de thèmes récurrents dans la filmographie de l’italien.
Il semble aimer mettre en scène des hommes dont l’identité toute entière n’est basée que sur un passé lointain et révolu, des hommes qui se cherchent, ou plutôt, qui aspirent à se retrouver.

Si le ton diffère, le thème reste le même et les inspirations sont inchangées. On ne semble pas pouvoir parler de Sorrentino sans parler de Fellini (le contraire étant moins vrai). C’est avec une admiration non cachée que le réalisateur de This Must be the Place rend hommage à son éternel modèle à nouveau, reprenant son goût pour les spectacles en tout genre, cette dualité fusionnelle entre présent et passé, Youth est presque trop Fellinien.

On pourrait ressentir une certaine amertume à voir les riches et puissants, les talentueux et reconnus se plaindre des affres de la vie dans leur piscine gigantesque, en compagnie de Maradona, une coupe de champagne à la main, mais c’est peut-être là qu’est le propos. La vieillesse, le doute, la peur de perdre son talent, l’envie de renouer avec son passé, tout cela est le propre de l’homme, en tout cas, de celui qui vieillit.
Que ce soit au plus profond de la Suisse reculée, jusqu’aux grands palaces de Rome en passant par les Etats-Unis (This must be the place, 2011) personne n‘échappe aux affres de l’âge.

En plus d’avoir un casting extraordinaire (Caine, Keitel, Jane Fonda) les seconds rôles sont interprétés à la perfection, Rachel Weisz (Lovely Bones, Jason Bourne l’héritage) y apparaît d’une sensibilité foudroyante. Le sous-estimé Paul Dano (Little Miss Sunshine, There Will Be Blood) y brille plus que jamais, changeant, convaincant, expressif mais stoïque, il est facile de déceler chez lui un talent qui ne demande qu’à être exploité (à quand un vrai grand rôle ?)

critique youth paolo sorrentino aurait il peur de vieillir 2 Critique : Youth, Paolo Sorrentino aurait il peur de vieillir ?

La réalisation franco-italo-britannique laisse un goût amer en bouche, une impression de vanité, d’indécision. Comme si Sorrentino lui même, préférant le réalisme au moralisme, refuse de nous donner les réponses aux questions qu’il pose. Peut-être les ignore t-il aussi.

Youth est fait pour les amoureux de la frustration, il dérange, dégoute, refuse de satisfaire, et c’est surement là sa plus grande force.