Rédacteur - Alexis Pommier

Se retrouver en un instant vierge de tout souvenir. Avoir en quelque sorte la chance de tout recommencer. C’est ce que Jan Schomburg questionne dans son nouveau film, Lena. Comédie dramatique ou dramatico-comique, Lena c’est une femme qui aux yeux de sa mémoire a perdu toute identité. Le familier devient alors l’étranger et en perte de repère elle se livre à une expulsion comme une bouffée d’air envers la séquestration sentimentale de son mari et de ses proches. 


Des deux parties il faut accepter. Accepter que les figures informes qui s’offrent à votre regard sont vos amis ; accepter que votre amie d’enfance ne vous reconnaisse plus. Lena est un film fait à deux. Un réalisateur et une actrice. Maria Schrader, qui, poétique dans son jeu, dégage une justesse captivante. Voyageant par toutes les émotions, les codes du cinéma. Quand elle arbore une moustache eye-liner, on y voit le visage burlesque d’un Charlot. Prise de stupeur, découvrant des visages inconnus prétendant être ses amis, on se retrouve dans l’horreur du slasher. Puis la nonchalance qu’elle exprime parfois nous ramène aux drames petit-bourgeois vaudevilliens. 

C’est donc avec un immense plaisir que nous avons rencontré les deux « artisans » de ce film. Dans un café parisien du 11e arrondissement, à deux pas de la Bastille, Jan Schomburg et Maria Schrader accueillait les journalistes avec le même sourire et la même patience. 

Comment est né le projet de Lena ?

Jan Schomburg : Je crois que le projet est né le jour où j’ai entendu une interview radio d’une femme qui souffrait de cette forme d’amnésie. J’étais fasciné par les implications philosophiques que cela pouvait entraîner. Cette femme racontait comment son mari lui a dit qui elle était, et j’étais fasciné par l’idée que son mari, ou même nous, construisions son identité. J’ai pensé « c’est intéressant car c’est aussi une allégorie de la manière dont notre identité est construite par les gens qui nous entourent et ceux que nous aimons. » C’était le premier élément qui a conduit à la naissance de ce projet sur cette femme qui perd la mémoire.

Avez-vous rencontré cette femme ?

J.S : Je lui ai parlé quelques fois par téléphone et j’ai également vu un documentaire la concernant. Le sujet de ce que sont nos émotions, les émotions qu’on apprend et qu’on peut parfois oublier, on ne sait plus comment les vivre, on ne sait plus comment ressentir les choses, est venu de cette femme. Et par exemple, il y a cette scène dans le documentaire où elle essaye d’interpréter les émotions et les mimiques des gens, j’étais fasciné par toutes les choses que l’ont fait par intuition, quand je vous regarde et que vous pleurez, je me doute que vous êtes triste. Mais elle, elle doit faire tout ça par construction logique, elle doit se dire « la bouche tirée vers le bas, les yeux fermés, je pense que tu es peut-être triste » C’est vraiment étrange et fascinant.

interview lena le syndrome de la page blanche 1 Interview : Lena, le syndrome de la page blanche

Maria, qu’est-ce que vous avez trouvé intéressant dans ce projet ?

Maria Schrader : Tout, en fait ! *rire* Le réalisateur, les thèmes, les questions « Qui sommes nous ? Sommes nous quelque chose ? D’où cela vient-il, où cela mène t-il ? » Le rôle demande des choses très inhabituelles pour une actrice, jouer le rôle d’une personne qui essaye elle même de jouer le rôle de celle qu’elle était précédemment. C’est comme jouer quelqu’un qui essaye de de jouer ce que les gens veulent d’elle. Elle cherche qui elle était avant et elle prend un autre chemin, une autre route, c’est très complexe, j’aime aussi l’idée de combiner un incident assez tragique et un aspect plus comique, de combiner les choses les plus horribles, ce que les gens craignent qu’il ne leur arrive, c’est une maladie bien sûr, cela peut traumatiser une personne et tout son entourage, en même temps il y’a un aspect délibéré, libre, d’invention et de recommencement dedans.

Maria, le personnage que vous jouer est difficile à appréhender, très théâtrale, parfois même hystérique, comment fut la préparation pour incarner Léna ?

M.S : Eh bien, j’ai fait des rechercher avec et sans Jan, nous avons parlé avec des docteurs, j’avais la possibilité de voir des gens qui venaient à l’hôpital au moment où ils venaient de perdre la mémoire, de voir comment le docteur leur parlait. J’étais soulagée quand nous nous sommes rendu compte que personne ne réagissait de la même manière. Il n’y a pas de correct et de faux dans la manière de réagir, cela m’a donné des libertés. On a beaucoup discuté de ce dont parlent les scènes, quel est l’aspect important ici ou là. Nous avons aussi fait des lectures du texte avec d’autres acteurs, en particulier avec l’acteur qui joue mon mari, on a aussi répété un peu. La plupart du temps, je vois des films qui ne sont que des enchaînements de scènes, je préfère laisser faire le réalisateur qu’en faire une grande arche narrative moi-même. La plupart du temps tu te jettes dans une scène en particulier. Je pourrais en dire bien plus, c’est bien sûr très nouveau pour moi de jouer quelqu’un qui ne comprend plus le langage comme les autres, de se déconnecter des choses. Jan l’a dit précédemment et il a raison, normalement si vous jouez, vous essayez de trouver ce qu’on appelle en langage théâtrale « l’alchimie » avec des gens ou avec votre partenaire, un rythme commun, une connexion, et ici c’était presque l’opposé, il fallait se déconnecter, se forcer à ne pas être sur le même niveau d’énergie, de se concentrer sur quelque chose d’autre, c’était très intéressant.

Pensez vous qu’il y ai des similitudes entre votre film précédent et Léna ? La vie mariée, les sentiments, les émotions…

J.S : D’une certaine manière je pense que ces deux films sont liés par le principe de quelqu’un qui est deux personnages différents : dans le premier on a un mari vivant une double vie et une femme qui ne connait qu’une partie de la personne qu’il est. Ici, nous avons une situation plus ou moins similaire et très différente à la fois, avec le personnage principal, une femme qui est deux personnes d’une certaine manière. L’une est celle qu’elle était et l’autre celle qu’elle devient. J’ai été fasciné par le fait que les gens puissent être aussi différent d’un moment à l’autre et pourtant on ne le voit que comme une seule personne. Je trouve très étrange la manière dont les gens changent en fonction des situations et de ce qui les entoure et pourtant on pense toujours « oh c’est Maria » tout le temps, alors qu’elle change souvent. Je pense que les films sont connectés d’une certaine manière.

D’un point de vue cinématographique ?

J.S : Oui, j’ai pensé qu’il y a différentes couches dans les relations humaines, et l’une d’elles est évidemment la connexion qu’il y a grâce au langage, lorsque l’on communique, l’autre est plus physique et passe plus par le toucher et le ressenti, on essaye d’avoir ces deux couches dans ce film. Et dans le premier aussi, on essaye de montrer que la connexion va plus loin que le langage à travers ces gros plans, à travers le toucher et les corps, nous sommes intéressés par l’idée de montrer qu’il y a plus dans l’interaction humaine que le simple langage relation, par exemple, c’est intentionnel de faire des gros plans et de rendre cela visible.

interview lena le syndrome de la page blanche 2 Interview : Lena, le syndrome de la page blanche

Le film se balade entre comique et dramatique, est ce que Léna appartient à l’un de ces genres ou aux deux ?

J.S : Je pense que personnellement, j’aime quand on peut combiner la tragédie et la comédie. Pour quelques scènes où je suis très ému et je peux pleurer, cela devenait tellement étrange que je devait aussi rire, vous voyez ? Léna, elle-même appartient aux deux genres, surtout au début, c’est tragique de se perdre et de le sentir arriver, cela peut être choquant et traumatisant, mais après vous être perdu, vous ne savez pas vraiment ce que vous avez perdu, donc pour vous, ce n’est plus si tragique, ça l’est surtout pour vos amis et les gens qui vous aiment, car pour eux vous êtes parti. Mais vous, vous ne savez pas ce que vous avez perdu. Je veux vraiment montrer cet étrange état de liberté qui frappe quand on perd tout, si tu n’es plus rattaché aux codes sociaux et aux interactions sociales, tu peux devenir libre et cette liberté est incroyable et terrifiante en même temps. Je me suis dit que le film devrait être pareil.

Et vous Maria, qu’en pensez-vous ?

M.S : La plupart du temps, j’adore dans les livres et les films, l’approche de l’humour et du tragique. Je pense que cela vous laisse libre de choisir comment vous voyez les choses, comment vous les interprétez et de les changer, de regarder les choses de plusieurs points de vue. Si un film réussit à m’intéresser dans les deux aspects, je trouve ça très beau. C’est dur, si vous pensez aux ruptures, nous connaissons tous ces moment, les moments où vous pensez que vous ne pouvez plus vivre, et ces moment où vous ressentez une énergie incroyable, la force des possibilités de faire des choses complètement différentes ou de se voir différemment, je trouve que c’est un film de qualité, un film réussi. Je pense qu’il y a aussi des moments où le public pense deviner ce qu’il va se passer et quelque chose d’autre arrive et c’est complètement inattendu !

Pensez vous qu’il est possible pour votre personnage de commencer une nouvelle vie ou pas ?

J.S : Eh bien, je vois ça comme deux fins, d’abord on apprend qu’elle retrouve sa vie, cela a beaucoup à voir avec la personne qu’elle était avant, elle écrit un livre à nouveau, elle travaille sur ce qui lui arrive, elle retrouve le langage, elle reste avec son mari, elle a l’air d’avoir retrouvé sa vie. Ce n’est pas vraiment une nouvelle vie, elle retourne là où elle était, mais d’un autre côté on sait qu’elle ne peux pas vraiment retourner en arrière car il y a ce fossé de souvenirs perdus, elle a suivi les traces qu’elle avait laissé, elle n’a pas commencé une nouvelle vie, elle continue son ancienne vie avec une nouvelle perspective. A la fin quand il font l’amour, cela provient de l’autre part de sa personnalité, la part effrayante et inconnue celle qu’elle n’aimait peut-être pas mais qui est toujours là car elle n’est pas effacée, et tous ses aspects de la vie les entourent. Pour moi, c’est évident que tu peux raconter l’histoire de quelqu’un qui est amnésique et commence une nouvelle vie et tout va bien, mais je ne crois pas trop à ce concept de tout effacer et de recommencer à zéro. C’est absurde ! Pour moi l’acte de liberté le plus ridicule serait de tout effacer et de tout recommencer pour choisir celui qu’on était, c’est ridicule et obscène d’une certaine manière. En même temps même si nous devons faire des erreurs , nous pouvons décidez de changer qui nous sommes complètement, la plupart d’entre nous ne le font pas bien sûr. Nous continuons de jouer le rôle de la personne que nous sommes. Mais au moment où vous vous êtes perdu complétement et que vous vous êtes retrouvés, je pense que vous avez une différente approche de vous même qui a à voir avec la liberté. Dans un sens plus rien ne compte parce qu’elle a déjà tout perdu. Je pense qu’elle est bien plus ivre après car c’est un vrai choix de liberté de devenir la personne que vous étiez, c’est mon interprétation et j’aime son idée (à l’actrice). Peut-être que tu penses différemment ? 

M.S : Non, non, j’aime regarder ça de cette manière, je ne sais pas si c’est la vérité ou si c’est impossible de créer quelque chose de complètement nouveau. Dans le cas original, la femme a dit que son ancienne vie n’a plus rien à voir avec sa nouvelle, qu’elle appartient au passé. Dans la plupart des cas si vous perdez votre mémoire et que votre famille est toujours là, qu’elle s’inquiète pour vous, c’est presque impossible de devenir libre. C’est pour ça que je n’appellerais pas ça la liberté la plus radicale seulement en théorie. La liberté radicale n’est possible qu’en théorie.

Est-ce qu’il y a plusieurs cas confirmés de cette amnésie ?

J.S : Ce genre de cas arrive très rarement, quelqu’un qui perd toute sa mémoire, c’est rare. il y a un autre cas aux Etats-Unis. Il y a un livre que j’ai lu, l’homme a écrit un livre sur sa maladie. Mais la plupart du temps ils ne perdent que leur mémoire partiellement. Mais c’est un cas extrême, il y a seulement quelques personne dans le monde qui souffrent de cette maladie.