Rédacteur - Léone Metayer

La réalisatrice israélienne Shira Geffen, qui s’était faite remarquer à Cannes en 2007 avec son film Les Méduses, nous offre une nouvelle fois un univers singulier et absurde avec Self Made, long-métrage sortie le 8 juillet et présenté en compétition à la 53ème Semaine de la Critique en 2014.

À Jérusalem, nous suivons progressivement l’entremêlement des destins de deux femmes qui ne se connaissent pas mais qui sont toutes deux en quête de leur identité. La vie de Michal Kayam, artiste juive influente et avant-gardiste, entre en résonnance avec celle de Nadine Nasrallah, jeune ouvrière palestinienne, lassée par la routine des check-points sur le chemin de son travail.

Premières images et premiers sons : allongée sur son lit, une femme dort paisiblement dans une chambre baignée dans la lumière douce d’un soleil qui se lève. On entend la lenteur de sa respiration, les oiseaux qui chantent. Soudain, le lit casse, un pied s’échappe, Michal tombe au sol. Le sommeil de son compagnon reste imperturbable. Dès les premières secondes, le ton du film est annoncé : tout fout le camp ! Les spectateurs sont prévenus. Plus rien ne tient, plus rien ne va. Abandonnons notre habituelle et systématique envie de s’accrocher à des repères réalistes et logiques.

Progressivement, tout au long du film, Shira Geffen nous perd dans l’espace et le temps, s’amusant à confondre les visages, les ambitions, les corps, et les vies. Suite à sa chute du lit, Michal ne reconnaît plus rien. Comment marche la machine à café ? Pourquoi mon mari part à Stockholm ? Qui sont ces journalistes loufoques qui veulent m’interroger pour une chaîne allemande ? Alors la seule chose sensée à faire, la seule chose à laquelle s’accrocher sans se perdre, c’est acheter un nouveau lit, et retrouver cette vis perdue. Emporté dans le flottement de cette vie sans repère, le spectateur accompagne le personnage dans cette amnésie mystérieuse, à la quête d’indices qui pourraient le guider sur la voie du rationnel. Mais la quête s’avère inutile, plus le film avance, plus le récit de ces deux femmes défie les lois du réel. Pour preuve, quand Nadine prétend être Michal, le compagnon de l’artiste semble à peine s’en rendre compte et lui lance, par Skype, un simple « tu changes si vite ».

self made ou labsurde imbrication de nos vies 1 Critique : Self Made, ou labsurde imbrication de nos vies

Paradoxalement, il apparaît que c’est justement quand les vies s’échangent subtilement que les personnages retrouvent du sens à leurs actes et à leurs pensées, comme s’il fallait se perdre pour se retrouver. S’oublier pour se comprendre. Déconstruire pour reconstruire. Parce qu’il s’agit bien de cela dans Self Made : imbriquer, coller, associer, emboîter. Shira Geffen réalise une magnifique métaphore filée de cet enjeu de l’assemblage et du verrouillage à travers une vis manquante, un ordinateur défaillant, une porte sans poignée, une pince abandonnée sur le sol du désert palestinien… Les mots discrets de Nadine, « Je garde ce que les gens perdent. Je retiens ce qu’ils oublient », nous laissent imaginer que les vies de chacun seraient portées à se compléter mutuellement, comme si on pouvait se remplir du vide de quelqu’un…

Shira Geffen entrelace intelligemment ces situations absurdes et décousues dans le contexte d’un pays en guerre, du conflit israélo-palestinien, du risque permanent d’attentats, du contrôle d’identité, de la frontière qui divise, de la pauvreté, des mariages forcés… Bref, encore une fois, tout tourne autour du désordre, accompagné du désir obsédant et pressant de mettre fin au tourbillon des sens.

self made ou labsurde imbrication de nos vies 2 Critique : Self Made, ou labsurde imbrication de nos vies

Ne passons pas non plus à côté de l’esthétique très réussie des plans de Self Made : des magnifiques jeux sur les lignes et la symétrie, la nonchalance élégante des personnages évoluant dans l’espace, des couleurs parfois criardes qui nous feraient presque penser au style de l’étonnante série Utopia.

En définitive, il est plaisant de se dire que Self Made nous rappelle que nous avons tous en mains les pièces nécessaires pour construire notre vie comme nous le souhaitons, suffit d’abandonner l’idée même d’un mode d’emploi à suivre…