Rédacteur - Alexis Pommier

Festival de Cannes 2015

Le réalisateur chinois Jia Zhangke n’était pas seulement à Cannes cette année pour recevoir le Carrosse d’or à la cérémonie d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, il était également là pour son dernier film, Mountains May Depart en compétition officielle, une sorte de fresque poétique contemporaine propre au cinéma asiatique.

Mountains May Depart nous plonge ainsi dans la Chine minière profonde au coeur d’une société en pleine mutation où le prolétariat  communiste côtoie les classes aisées, spectres du capitalisme alentours, pour qui l’Australie ou les États-Unis résonnent comme l’Eldorado et la promesse d’une vie meilleure. C’est avant tout une lutte des classes sous des allures de contes aux reflets contemporains que traitent ici le cinéaste. Tao doit choisir entre deux hommes, deux amis d’enfance, et son choix scellera  à jamais son futur et celui de son fils, Dollar.

Sur la longueur d’un demi-siècle, le film déploie l’avenir de la Chine, les phénomènes de migration qu’elle connait et la désillusion des sociétés occidentales. Ainsi chacun en va de ces mal-êtres et le goût de l’argent peut réduire un homme à un futile gangster, collectionneur d’armes ; quant à celui qui travaille dur, il finit par payer le reste de sa vie d’un cancer.

La condition de vie des chinois est également fer de lance du film. Jia Zhangke est connu pour sa difficulté à faire des films dans son pays et plus particulièrement les soucis qu’il rencontre pour leur distribution. Dans Mountains May Depart, il est également question d’écologie. Il y a de cela quelques mois, un documentaire qui a pour titre français « Sous le dôme » avait été censuré par le gouvernement chinois car il parlait de la pollution de l’air dans le pays, le voici d’ailleurs en intégralité ci-dessous :

Il se trouve que la pollution de l’air est très préoccupante pour les chinois et notamment pour Jia Zhangke qui avait également réalisé un court-métrage sur le sujet pour la branche Est-Asiatique de Greenpeace dans le cadre d’une campagne. Par l’image, il est aussi question de cela dans Mountains May Depart. Les dialogues font également sens quand Liangzi (celui qui travaille dans une mine de charbon) parle des fermetures des exploitations et du doute sur son avenir. Vient alors le pétrole et les stations services, ainsi le réalisateur met de la lumière le fonctionnement de la société chinoise, son rapport aux énergies et le manque d’alternatives durables et écologiques.

Il est question de beaucoup de choses dans les films de Jia Zhangke et en ce sens, par cette part documentaire, il est un véritable témoin de l’évolution du monde autour de son pays et inversement. Un regard pénétrant mettant la lumière sur les tares de la société et, non content d’en faire un portrait pluriforme et vertigineux de précision, critique par des extensions, des paraboles, dresse celui de l’Occident. Tout dialogue est matière à critique et toute image est un regard avec lequel ce genre de réalisateur « perce la toile ».

critique mountains may depart une femme au sein de la mondialisation 1 Critique : Mountains May Depart, une femme au sein de la mondialisation

Jia Zhangke confirme ici l’incroyable clarté du regard qu’il pose sur la société chinoise et l’essor industriel qu’elle connait, tout en s’offrant cette forme d’anticipation libre conduisant les personnages dans un futur fait d’absurdité, de déni et de morosité. Des personnages qui à force de poser des masques sur eux-mêmes finissent par se confronter à la fatalité : oublier d’où ils viennent. Je me suis souvent poser la question dans mon université parisienne de savoir pourquoi ces étudiants chinois se choisissent un prénom français. Peut-être par naïveté je me disais qu’il s’agissait d’un souci de prononciation mais peut-être aussi que le réalisateur avait raison. Le nom que l’on porte ne fait nullement de nous un individu à part entière mais il fait de nous une unité au sein de la communauté.