Rédacteur - Lou Aubert

Multi-couronné aux GOYA 2015, La Isla Minima est un film à l’atmosphère viciée et au sous-texte politique, agrémenté d’une esthétique irréprochable ; la parfaite recette pour un film savoureux.

Décrété tout d’abord comme le meilleur film espagnol de l’année 2015, il fut notamment récompensé des GOYA du Meilleur Film, du Meilleur Réalisateur et du Meilleur Scénario Original. Très marquant également, le Festival de San Sebastian et les GOYA ont eu la présence d’esprit de récompenser son image, par leurs prix respectifs de la meilleure photographie. Enfin, impossible de ne pas remarquer la prestation de ses acteurs principaux, tous deux nommés au GOYA du meilleur acteur, dont Javier Gutierrez fut finalement le seul gratifié.

La Isla Minima est tout d’abord un thriller, mais possède également les caractéristiques du film de genre, livrant une lecture politico-sociale d’importance: la reconstruction de l’Espagne après la mort de Franco en 1975 et la « transition démocratique ». Dans ce contexte, deux flics aux caractères diamétralement opposés enquêtent sur la disparition de deux jeunes filles à la réputation frivole d’un petit village perdu dans les marécages d’Andalousie.

la isla minima hold up des goya 2015 1 Critique : La Isla Minima, hold up des GOYA 2015
C’est un film aux multiples portraits ; ceux de deux flics, représentatifs de « deux Espagnes » : un agent au passé trouble, formé dans les rangs de la police politique de Franco, mû par une peur constante de la mort ; et un autre, plus jeune, tout juste sorti de l’école de police, fervent défenseur de la démocratie et en proie à une ambition dévorante. Leurs idéaux les opposent : un passé franquiste ombrageux contre une lutte pour l’intégrité. Pourtant, en découvrant les deux cadavres, nos deux flics n’ont d’autre choix que de se serrer les coudes pour faire face aux cachotteries des habitants du patelin, pas nécessairement très coopératifs. Impossible de ne pas faire de rapprochement avec les deux flics de True Detective, on en convient. On assiste à un vibrant portrait de l’Andalousie, région méconnue d’Espagne, à travers le visage d’un petit village où règne la loi du silence et où les traditions anciennes demeurent. Ce film livre également un portrait poignant de l’Espagne post-franquiste, qui lutte entre progrès (montée de la démocratie) et régression (persistance de traditions anciennes allant jusqu’à l’absurde).

L’intrigue, finement menée, est appuyée par une esthétique impeccable, que l’on doit au directeur de la photographie Alex Catalan. Une image saturée par le soleil, d’ambiance visuellement rétro, intensifie le caractère énigmatique propice à l’ambiance louche de l’enquête. Nous remarquons qu’il n’est cependant pas toujours évident de suivre l’avancée de cette dernière, notamment au début du film, lorsqu’une succession de témoignages s’enchaîne sans que ces nouveaux protagonistes nous soient présentés ou que la source de ces indices soit exposée. Difficile, donc, de s’identifier pleinement quand l’avancée des agents leur paraît évidente mais qu’elle l’est beaucoup moins pour nous autres spectateurs. Mais rien de grave, cela ne dure qu’un temps et, dès l’instant où l’on comprend mieux, on se prend vite au jeu.

la isla minima hold up des goya 2015 2 Critique : La Isla Minima, hold up des GOYA 2015

De nombreuses symboliques consolident ce film, on apprécie l’implicite : les plans d’ensemble, vus du ciel, des marécages dès le générique suggèrent d’emblée une perte de repères dans l’immensité de cette nature sauvage. Ces plans dévoilent une terre sans trace de civilisation, afin d’illustrer une épopée se déroulant dans un lieu en marge du monde « moderne », dans une réalité triviale, un quasi retour aux sources. Ainsi, la vision de ce « puzzle multicolore », fait à partir de photographies aériennes du photographe Rafael Cobos, met le spectateur en condition avant même le début de l’histoire. Pour continuer sur la symbolique, on remarque que le bruit quasi omniprésent des mouches suggère la mort qui semble suivre de très près nos deux détectives. De même, la confrontation du vieil agent avec des oiseaux (un perroquet, un flamant rose), dans ses moments de faiblesse (malaise, perte connaissance…) peut témoigner d’une absence de liberté de ce personnage, emprisonné par son passé et sa condition de mortel.

Face à sa montagne de prix, La Isla Minima nous paraît à la hauteur de ses attentes. On passe un excellent moment, pas le temps pour l’ennui, rien n’est trop prévisible et l’intrigue nous tient en haleine jusqu’à la toute fin, où le dénouement n’en est que meilleur !