Rédacteur - Charlie Briand

Parmi les génies dont la notoriété, au sein de la culture cinéphilique, ne peut être remise en cause, Luis Buñuel fait partie de ceux qui laissent derrière eux une œuvre qui se distingue tant par sa diversité que sa totalité artistique. Comment ne pas faire d’un maître, celui qui a su mieux que personne prouver que le cinéma était capable de tout, à commencer par questionner les limites du réel ? Entre Simon du désert et Belle de jour, un remarquable fossé subsiste, mais un même gène et une inexprimable puissance nous rappellent que l’œuvre d’un véritable poète ne se résume pas en deux lignes.

Los Olvidados unit à sa façon « les Buñuel » qui ont su nous surprendre autant que nous apprendre. Le film, bien que tourné en studio, respire le réel qui devient ce surréel qu’on aime tant lorsqu’il s’agit de représenter et traduire l’intériorité d’un adolescent miséreux, esclave d’une violence omniprésente dans le contexte mexicain des années 50. Ici, Buñuel, en pionnier, ose le faux pour que surgisse le vrai avec plus d’impact et d’innocence. Les personnages sont autant figure, édifice d’une épopée, que miette du quotidien, pour une société aveuglée et désorientée au cœur de ces ruines dans lesquelles l’inégalité règne au même titre que la violence. La violence physique, exprimée par les jeunes personnages, germe durant 80 minutes pour rythmer et atmosphériser la partition de Buñuel, merveilleusement accompagné par la musique de Rodolfo Halffter.

los olvidados linnocence surrealiste 1 Placard : Los Olvidados, linnocence surréaliste

Les images surgissent à nos yeux telles des apparitions, vues et digérées par le génie qui les retransmet au peuple comme un passeur au sang de poète. Ce que l’écrivain Octavio Paz considérait comme « plus qu’un film réaliste » sort effectivement d’une problématique sociale en touchant le cœur de celle-ci. Plus qu’un beau récit, c’est une vision du monde qui nous est ici exposée. Quand les gens cherchent à s’échapper d’un réel qui relève de moins en moins de l’humain au sens pur, à quoi bon rester dans une logique de fidèle représentation ?
Le fantastique sert l’horreur, celle qui est bien réelle et gagne en vérité dès lors qu’elle émerge de la plume du poète. Buñuel était de ces poètes qui savent se magnifier entre-eux, Prévert aussi.

Luis Buñuel n’est pas un montreur d’ombres
plutôt un montreur de soleils
mais
même quand ces soleils sont sanglants
il les montre innocemment.

Et si l’innocence était la genèse du cinéaste, celle que Bresson a toujours cherché, celle que le cinéma sait mieux que tout art exprimer.