Rédacteur - Jenna Jérémie

Black Mirror est une série britannique d’anthologie apparue sur nos écrans en 2011 sur la chaîne de Channel 4 et l’année dernière sur France 4, qui a diffusé les deux premières saisons. Black Mirror s’inscrit parfaitement dans la lignée des créations anglaises, avec un ton assez cinglant et une vraie proposition visuelle dans un genre assez proche d’Utopia. La série se divise pour l’instant en 2 saisons, de 3 épisodes et un hors-série diffusé pour Noël. Chaque épisode est différent, les acteurs, l’histoire et les lieux changent, mais des thématiques chères au créateur subsistent.

Dans cette série, il est question des places et des incidences de ces écrans sur nos vies, mais pas uniquement, la série est profondément dérangeante et évolue dans une zone d’inconfort, elle ne cherche pas à ménager son spectateur. Le créateur, Charlie Brooker, dépeint une société des écrans, dont l’usage des dispositifs est poussé à son paroxysme. Le titre choisi par le créateur de la série quant à lui, illustre également ce propos, puisque Black Mirror évoque les « écrans noirs », ceux de nos écrans de télévision, d’ordinateurs, de portable et de tablette, des dispositifs qui font partie de notre quotidien. L’un des aspects les plus troublants de la série repose sur le parti-pris de proposer une série à la fois très loin et très proche de notre société, car il utilise des éléments qui nous sont familiers. Black Mirror repose sur le fil ténu de la dissemblance et de la ressemblance, tel un miroir.

Le titre renvoie également à cette surface réfléchissante et donc au questionnement qui vont de paire concernant l’image et les concepts d’authenticité qui lui son propre, des thèmes plus que présent dans la série.

«  Je voudrais qu’il se passe quelque chose de vrai, juste pour une fois. »

- Saison 1, épisode 2, « 15 millions de mérites »

critique black mirror quand le vrai est un moment du faux 1 Critique : Black Mirror, quand le vrai est un moment du faux

Dans le premier épisode de la saison 1, « L’Hymne national » (The National Anthem), la princesse Susanna est enlevée, les ravisseurs demandent alors au Premier ministre d’avoir des rapports sexuelles avec une truie, de les filmer et de les transmettre en direct sur tous les médias du pays, pour que la princesse soit libérée. Passé le cap de la demande farfelue, qui pourrait prêter à sourire, très vite, on bascule vers une sorte d’effroi, que l’on partage avec le Premier ministre qui tente tant bien que mal de prendre la bonne décision.

L’univers de cet épisode propose le réel comme un spectacle à part entière, tout le monde en va de son opinion (réseaux sociaux, sondages, médias). Les ravisseurs utilisent les médias pour faire passer leurs messages plutôt que les forces de l’ordre. Le soit disant doigt de la princesse est envoyé à une chaîne TV. Sans aller très loin, on peut faire un pont vers l’actualité, quand cette année l’hyper présence des médias avait fait polémique lors du drame de Charlie Hebdo, certains médias avaient été contactés par les terroristes.

Toujours dans cet épisode, les ravisseurs ont des exigences quant à la captation des rapports entre le Premier ministre et la truie, il faut que les images soient les plus authentiques possibles. L’un des téléspectateurs de l’épisode y voit d’ailleurs une référence au Dogme 95, qui n’est autre qu’un mouvement initié par Lars Von Trier, qui consistait à réaliser des films les plus proches d’une certaine forme de vérité. Cette référence cinématographique injectée en plein milieu de l’épisode alors que le propos (l’enlèvement et la « rançon ») n’a rien à voir avec le cinéma ni même le spectacle, met justement en lumière l’univers de cet épisode où même l’événement le plus sordide finit par chavirer vers un immense show TV. Lors du dénouement, tout le monde retient son souffle (comme pour le final d’un film) et observe la scène avec un certain degré de fascination, dévoilant alors les plus bas instincts humains.

« Il s’agit d’un évènement dont nous avons tous été acteurs. »

  – Saison 1, Episode 1,  « L’hymne national »

critique black mirror quand le vrai est un moment du faux 2 Critique : Black Mirror, quand le vrai est un moment du faux

Charlie Brooker exploite un peu plus ce rapport au réel spectaculaire dans deuxième épisode de la saison 2, « La Chasse » (White Bear) en imaginant cette fois un véritable show.

Une jeune femme, Victoria Skillane, se réveille dans une maison, complètement amnésique et tout le long de l’épisode, elle est poursuivie par des personnes déguisées (une lapine sanguinaire, un homme cagoulé) qui cherchent à la tuer alors qu’elle en ignore les raisons. Pendant sa fuite, elle croise des gens qui l’observent et filment sans jamais chercher à intervenir. Plus tard, elle rencontre une femme qui est la seule personne qui semble vouloir l’aider, mais tout cela n’est qu’une mise en scène, la femme est une actrice qui la conduit à White Bear. Et c’est là, qu’elle découvre qu’il s’agit d’un jeu macabre dont elle est le principal protagoniste (ou la victime), un parc d’attractions où l’on suit le parcours d’une meurtrière revivant à l’infini son crime. Celle qu’elle pensait être son alliée n’est qu’une actrice.

Là, où, dans l’épisode 1, on retrouvait une forme de fascination pour le macabre, ici, ça va plus loin. Le plus frappant dans cet épisode, c’est l’attitude de ces gens. Ces « spect-a(c)teurs », à la fois complétement passifs, ils n’aident pas, ils regardent, mais paradoxalement, ils sont actifs, ils la suivent, ils prennent des photos et ils filment. L’écho de notre réalité résonne une seconde fois, puisqu’on retrouve dans les faits divers des gens qui ont assisté à des scènes d’agression sans daigner intervenir, mais ils ont pourtant fait trace…

critique black mirror quand le vrai est un moment du faux 3 Critique : Black Mirror, quand le vrai est un moment du faux

On l’aura compris Black Mirror donne le tournis, c’est un objet un audiovisuel inidentifiable qui ne caressera pas le spectateur dans le sens du poil. Beaucoup d’internautes et spectateurs se sont interrogés sur les forums, concernant l’existence d’une série comme celle-ci sur une chaîne TV. Ces interrogations sont d’autant plus persistantes lorsqu’on connaît la société de production de la série, Zeppotron, filiale d’Endémole à qui l’on doit Secret Story, Loft Story et bien sûr Big brother.

Dans le deuxième épisode de la saison 1, « 15 Millions de Mérites », le héros, Bing se révolte contre un système dont il finit par faire partie, tout en conservant cependant le même discours. Black Mirror semble avoir ça en commun avec Bing. Peut-être devrait-on alors comprendre que, pour Charlie Brooker, le médium est aussi le message ?

Pour ceux et celles qui veulent se faire peur, sachez qu’une saison complète serait apparemment prévue pour 2015.