Rédacteur - Ludovic Sprengnether

Le réalisateur portugais Miguel Gomes est venu lors de la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes nous présenter sa dernière œuvre : Les Mille et Une Nuits. Un conte moderne et social sur les récents évènements qu’a connu le Portugal de 2013 à 2014. Politique d’austérité oblige, les habitants du pays se sont retrouvés dans une situation de précarité extrême. Le film reprend le personnage de la princesse Schéhérazade afin de nous délivrer le vécu difficile de ces hommes et de ses femmes, qui, dans un élan de pauvreté font tout ce qui est en leur pouvoir pour garder leur humanité et leur dignité. 

Au fond, c’est tout ce qui semble leur rester, cette humanité. Ce que nous raconte Gomes c’est l’histoire de la vie. Une vie faite de morosité comme on aimerait qu’elle nous soit davantage contée, sans détour, sans embellie. Juste des Hommes pris au piège de leur propre patrie qui, malgré une souffrance et des peurs (peurs qui nous sont retransmises et dont on s’empare puisqu’avant d’être des spectateurs nous sommes des Etres doté de cœur), marquent leur amour pour leur prochain. Un naturalisme soufflant qui s’étend sur une durée de six heures. Oui, trois volumes d’environ chacun deux heures. L’Inquiet, Le Désolé et L’Enchanté sont les trois parties qui composent ce Graal, source intarissable de bonté et de survie.

Il y a une part de magie dans ce long film. En effet, vous pouvez regarder la troisième partie sans avoir vu les deux premières, ou juste la deuxième, comme bon vous semblera. Pourquoi ? Parce que la vie n’est pas prédécoupée. La vie c’est des sentiments qui s’entrecroisent, des destins qui se font et se défont au gré du temps. Pour être plus pragmatique (au risque de décevoir les plus audacieux rêveurs), on peut visionner ces trois parties de manières indépendantes parce qu’elles ne traitent pas toutes le thème de l’austérité sous le même angle. La première partie va plus s’axer sur les chantiers navals qui ont fait faillite et de ces dockers qui se retrouvent sur le carreau, leur vie post-professionnelle, ce qu’ils envisagent et conçoivent. La deuxième, elle, est beaucoup plus intimiste et se veut psychologique puisqu’au travers des histoires que raconte Schéhérazade à son mari dans ce chapitre, on se rend compte à quel point l’Homme peut parfois être seul même s’il est entouré et comment il peut se retrouver dénudé de ses idéaux. Ce qu’il croit être bon n’est qu’illusion et tout est à reconstruire.

les mille et une nuits histoires dune histoire 1 Critique : Les Mille et Une Nuits, histoires dune Histoire

Et que dire de l’épilogue…(diable mot qu’épilogue en y réfléchissant bien, la vie suit son cours). Cette troisième partie, qui ouvre sur le monde est dotée d’une poésie troublante. Sans se noyer derrière des dialogues qui perturberaient l’image, ce dernier condensé de vie, cet ultime passage vers le renouveau nous fait voir les plaisirs qui accompagnent les vies dénuées d’artifices. Oui ces vies où faire chanter les oiseaux est une passion, où se retrouver entre passionné devient primordial. Une poésie mais également beaucoup d’humour. C’est une des forces de ce film qui prend par certains moments la situation à contrepied et se joue d’un certain pathos. Là où on ne l’attend pas, Gomes est là. Le réalisateur,  un personnage en lui-même, ne se prend pas au sérieux comme on ne doit pas prendre la vie au premier degré…serait-ce le message subliminal de ce film ?

Les Mille et Une Nuits c’est l’onirisme qui vient à vous même si vous en décidez le contraire. C’est la volonté d’un réalisateur de montrer les faiblesses d’un gouvernement qui délaisse son petit peuple au profit…des profits. Gomes ne lésine pas sur les métaphores et s’en donne à coeur joie pour montrer (avec subtilité) la souffrance des gens d’en bas qui ne demandent qu’à être écoutés. On sent, en traversant les images du cinéaste que le fossé se croise tout de même entre les gens. Des non-dits, des « on aurait peut-être dû » ressortent au fur et à mesure que la situation s’empare du pays.

les mille et une nuits histoires dune histoire 2 Critique : Les Mille et Une Nuits, histoires dune Histoire

On ne peut pas résumer Les Mille et Une Nuits. On ne peut que l’admirer et contempler la manière dont Gomes manie les anachronismes qui montrent (démontrent même) que l’humain est intemporel et que son coeur traverse les époques. Ainsi on retrouvera Schéhérazade en présence d’un Paddleman, blond ténébreux, réputé très fertile dont bien sûr elle va s’éprendre. Un surfeur d’un temps passé, caricature d’une culture qui nous est montré sous un jour nouveau.

Restons sur cette expression de jour nouveau qu’ont souhaité des jours durant les Portugais et Schéhérazade, condamnée à mort si elle ne réussit pas à enchanter son mari de ses histoires. Voyez comme tous les destins sont liés, comme la vie ne dépend que de quelques éléments perturbateurs, et comme elle peut être si douce, si agréable, lorsque l’on décide d’emprunter le chemin de ses propres choix.