Rédacteur - Patricia Baena

« Kenji Mizoguchi est au cinéma ce que J.-S. Bach est à la musique, Cervantès à la littérature, Shakespeare au théâtre, Titien à la peinture : le plus grand. » (Jean Douchet)

Kenji Mizoguchi, faut-il le rappeler, est l’un des réalisateurs le plus prolifique du cinéma japonais, disparu à l’âge de 58 ans, le 24 août 1956. Aucun réalisateur n’a su dépeindre, avec autant d’humanisme et de passion, l’essence même de l’âme japonaise. Dès ses débuts, le cinéaste a manifesté un profond intérêt pour les classes populaires et les personnages marginaux. Ce fort engagement politique est le fruit d’une longue collaboration, qui débute en 1936, avec le scénariste Yoshikata Yoda, lui aussi issu d’un milieu populaire. Grâce à Yoda, Mizoguchi réussit à raconter des histoires réelles, tout en conservant le lyrisme du mélodrame. La recherche de « réalisme » s’accompagne toujours d’un profond intérêt pour le genre mélodramatique, qui était déjà présent dans son premier film intitulé Le jour où l’amour revit (1922). Or, c’est à partir de 1950 que Mizoguchi réalise ses meilleurs mélodrames puisqu’il parvient à maîtriser l’excès d’émotion qui caractérise le genre et l’esthétique réaliste.

Parmi les nombreux films historiques – appartenant au genre jidai-geki – réalisés dans la dernière période de sa carrière cinématographique, qui va de 1950 à 1956, nous pouvons trouver un petit chef d’œuvre sorti la même année que Les Amants crucifiés (Chikamatsu Monogatari, 1954), L’Intendant Sansho (Sanshô dayû, 1954). Le scénario du film est une adaptation de la nouvelle homonyme écrite en 1915 par Mori Ogai (1862-1922), un écrivain très représentatif de l’ère Meiji (1868-1912). Celui-ci s’était inspiré d’anciens récits bouddhistes, appartenant au genre des sekkyô-bushi : « des récits populaires illustrant un précepte moral ». Le film est donc imprégné par la spiritualité et la morale bouddhiste ; il ne faut pas oublier qu’en 1950 le cinéaste japonais s’était converti à cette religion.

L’histoire de L’Intendant Sansho se situe à la fin du XIe siècle, qui correspond à la fin de l’ère Heian (Heian-jidai ; heian signifiant « paix » et jidai, « époque »), considérée comme la période la plus importante dans l’Histoire culturelle du Japon. Or, Mizoguchi ne nous montre pas une vision idéalisée de la société japonaise médiévale puisqu’il choisit de représenter les deux faces de la même monnaie, c’est-à-dire, la coexistence de deux mondes radicalement différents : le peuple qui est complètement soumis à la classe dominante, protégée par la cour impériale. Les protagonistes de ce film sont donc deux frères appelés Zushiô et Anju, qui sont séparés de force de leurs parents et sont vendus en tant qu’esclaves à L’Intendant Sansho. Mizoguchi dénonce l’injustice et le malheur qui accablent les plus faibles, en l’occurrence, une famille noble et riche qui se décompose et perd tout espoir de récupérer son rang et sa position dans la société. De cette manière, le réalisateur nous montre que même les plus pauvres et désemparés peuvent aspirer à quelque chose de meilleur, et surtout, à la dignité humaine, que seule la liberté peut octroyer.

lintendant sansho une perle rare du melodrame japonais 1 Placard : L’Intendant Sansho, une perle rare du mélodrame japonais

Fidèle au genre mélodramatique, Mizoguchi impose dès le début du film une vision morale et manichéenne, en opposant la bonté et l’innocence des deux frères orphelins, à la cruauté et la méchanceté du maître qui abuse de son pouvoir impunément, en exploitant et torturant ses esclaves. La réflexion sur la condition humaine et « l’identité sociale » de l’individu est très importante, notamment à travers le message d’égalité et fraternité qu’inculque le père à ses enfants, en disant : « Un homme sans pitié n’est plus un être humain, nous sommes tous égaux ». Ce précepte paternel que Zushiô répète à la fin du film, lorsqu’il rencontre sa mère, est essentiel pour comprendre non seulement l’importance de la figure paternelle dans l’œuvre mizoguchienne – d’ailleurs, le récit mélodramatique sert toujours à exprimer la Loi du Père – mais surtout l’engagement politique de Mizoguchi et Yoda, que nous avons évoqué initialement.

D’autre part, la dureté de la réalité historique de l’esclavagisme moyenâgeux est contrebalancée par la part de rêve, d’idéal qu’injecte le cinéaste japonais à travers la composition somptueuse des plans et le traitement remarquable de la lumière. Le spectateur est presque en extase face à la puissance lyrique et la beauté plastique des images, en particulier celles où la nature est magnifiée, sublimée ; la musique de Fumio Hayasaka étant un  élément crucial de la mise en scène. De la même manière que le mélodrame maternel hollywoodien Stella Dallas (1939) de King Vidor, L’Intendant Sansho est un film qui a comme fil conducteur la recherche de la mère perdue, de son visage et de sa musique, qui a une fonction capitale dans le récit mélodramatique. Ce n’est pas un hasard si les enfants réussissent à découvrir que leur mère est vivante grâce à une chanson qu’elle chantait dans l’île de Sado.

lintendant sansho une perle rare du melodrame japonais 2 Placard : L’Intendant Sansho, une perle rare du mélodrame japonais

L’omniprésence des quatre éléments (l’eau, le feu, la terre et le vent) dans ce film nous informe sur la valeur symbolique des forces naturelles qu’accompagnent les personnages vers leur destin tragique. Derrière le calme apparent de la forêt, se cachent des dangers qui guettent les protagonistes ; comme les loups qui rôdent autour du feu de bois et qui annoncent l’arrivée d’une vieille dame qui trahira la famille, en l’amenant vers la rive où se trouvent les bandits. L’élément aquatique renferme dans ce film une sorte de fatalité puisque c’est sur la rive de la mer que les enfants seront séparés de leur mère, et dans les eaux paisibles, presque statiques, du lac que la jeune Anju se suicidera en se noyant. La nature n’est donc qu’un mirage de bonheur, un décor de théâtre faux et trompeur. L’influence du théâtre Kabuki du XVIIe siècle est très présente dans ce film, notamment à cause du jeu des acteurs et l’utilisation du clair-obscur dans les scènes d’extérieur, qui fait ressortir la pâleur fantasmagorique du visage de la mère, Tamaki, interprétée à merveille par l’actrice Kinuyo Tanaka.

De par sa force poétique et dramatique, L’Intendant Sansho (1954) est l’un des meilleurs films de Kenji Mizoguchi. Même s’il n’a pas toujours été considéré à sa juste valeur, ce film a marqué des générations de réalisateurs autour du monde. Par exemple, dans les années 1990, les producteurs Robert Michael Geisler et John Roberdeau commandèrent à Terrence Malick une version théâtrale de ce film. Celui-ci accepta et une première version fut présentée en 1993, sous la direction de Andrzej Wadja, avec décors et costumes d’Eiko Ishioka (qui remporta un Oscar grâce au Dracula de Francis Ford Coppola). Pendant le printemps de 1994, une nouvelle version apparut, dirigée à Los Angeles par Malick qui prévoyait une production à Broadway, qui ne se réalisa jamais.

Depuis le 29 avril, la Filmothèque du Quartier Latin a consacré une rétrospective à l’œuvre du cinéaste japonais, en projetant L’Intendant Sansho, L’Impératrice Yang Kwei Fei (1955) et La Rue de la Honte (1956), à l’occasion de la sortie de ces trois films réédités en version numérique restaurée. Par ailleurs, Le Conte des chrysanthèmes tardifs (Zangiku monogatari, 1939) est projeté au Festival de Cannes, dans la section « Copies restaurées » de Cannes Classics. Kenji Mizoguchi a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire du cinéma : aujourd’hui ses films continuent à être projetés sur nos écrans, comme si le temps n’avait fait qu’embellir ses images.