Rédacteur - Hannibal Volkoff

L’Ombre des femmes de Philippe Garrel – Film d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs 2015

L’édition 2015 de la « Quinzaine des Râleurs », inaugurée comme telle par Philippe Garrel, goguenard et presque blasé devant un public enchanté, s’est ouverte avec son nouveau film, L’Ombre des femmes.

Quand j’ai découvert la bande-annonce de ce dernier, il y a quelques temps, mon premier ressenti a été : non mais quel ennui ! En somme, Pierre cocufie Manon avec Elisabeth. Question : pourquoi un réalisateur de l’âge de Philippe Garrel s’intéresse-t-il encore à ces histoires de trentenaires parisiens qui se trompent, se disputent ; à ces schémas petit-bourgeois de jalousies et de mensonges… ?

Cette interrogation ne nous quitte pas pendant un petit moment lors de la séance. D’autant plus qu’elle commence avec la projection d’un court métrage réalisé pendant mai 68 par le jeune Garrel, appel à la Révolution perdu puis retrouvé très récemment, magnifique document poétique dont le titre, Actua 1, semble annoncer une suite, réclamer une suite. L’Ombre des Femmes n’a pourtant rien d’un manifeste libertaire, et le seul point commun qui réuni ces deux films est l’intemporel noir et blanc, comme s’il fallait se placer hors du temps pour ne pas se confronter à la déception des combats inachevés.

lombre des femmes autopsie dun mensonge 1 Critique : LOmbre des Femmes, autopsie dun mensonge

On compte donc les soupirs autour de soi, on réfléchit aux cocktails qui vont suivre, quand soudain, par petites touches insidieuses, des éléments viennent troubler le drame convenu annoncé :  la raison du documentaire que réalise Pierre (parler des résistants parce que « malheureusement », son père lui a déclaré avant de mourir qu’il a tué, au débarquement, deux nazis) tout comme son regard d’âne battu au petit déjeuné, ridicule (comment Manon peut-elle ne pas le voir ?) nous font progressivement comprendre une chose : Philippe Garrel se fout un peu de la gueule de ses personnages. C’est alors qu’on se rappelle la participation au scénario de Jean-Claude Carrière, mordante plume de Bunuel, d’Oshima ou de Ferreri dans leurs provocations les plus caustiques.

Mais cette ironie se développe sans dévoilement explicite, sans la moquerie frontale de ces derniers. Elle apparaît notamment par le biais d’une voix off, déclamée froidement par Louis Garrel, nous expliquant très sérieusement les mécanismes psychologiques des personnages qui se révèlent souvent d’une sottise consternante : « Pierre se dit que s’il trompe Manon, c’est parce qu’il est un homme » ; « Pierre trouve que l’infidélité d’une femme est plus grave que l’infidélité d’un homme », etc…
Cette voix off créée une prise de distance émotionnelle (personne ne sera ému par les déboires de notre trio) au profit de l’analyse. Ou plus précisément, au profit d’un constat. Constat de la mesquinerie psychologique et de la faiblesse de ces trois pantins que Garrel nous présente finalement comme les stéréotypes du schéma hétéro-normatif. Pierre est macho, d’une mauvaise foi presque hilarante, un petit coq infantile empêtré dans ses jeux de pouvoirs sans la force ni l’intelligence qui lui permettraient de s’en sortir avec le cul de la crémière. Manon est dévouée, c’est-à-dire soumise, immédiatement définie comme telle, et ne sait agir qu’en fonction des choix de Pierre, s’essayant parfois à la révolte sans grande conviction. Quant à Elisabeth… elle est la maîtresse, et on ne saura pas grand-chose d’elle, parce que bon, une maîtresse, ça se baise et c’est tout.

lombre des femmes autopsie dun mensonge 2 Critique : LOmbre des Femmes, autopsie dun mensonge

Une révélation finale achève de dresser le portrait dérisoire de ce qui meut les personnages : un mensonge. Mensonge, décalage entre ce qui est et ce qui est prétendu, les aspirations de chacun et la volonté de s’accrocher aux projections sociales, c’est-à-dire aux ombres, l’ombre des femmes mais aussi celle de l’amour, du couple qui est sensé l’incarner, et, en surplomb, celle du Père disparu.

Alors, finalement, à quoi se raccrocher, dans toute cette amertume ? Au sourire de Clothilde Courau, quand ses yeux se plissent –sourire dont on avait été privé pendant ses longues années d’absence et dont on appréciera la fragilité, le charisme jamais maquillé et sans âge. Au charme printanier de Lena Paugam –les étonnantes tournures que peuvent prendre les traits de son visage. Et, bien sûr, à la grâce de certains plans, de certains jeux de lumière qui, presque en opposition au scénario, percent sans juger et s’immiscent comme de fantomatiques apparitions pour émettre, peut-être, la possibilité d’une rédemption.