Rédacteur - Théo Savary

De l’ombre il y a de Nathan Nicholovitch – ACID 2015

De l’ombre il y a de Nathan Nicholovitch est un film exceptionnel. Exceptionnel par ce qu’il ose ce qu’il montre. Son hyper réalisme en fait un objet unique, une sorte d’ovni qui ne laisse aucune place à la concession et dont les enjeux dépassent la simple narration. Celle-ci, articulée sans artifice aucun, évite tous les pièges d’une dramaturgie consensuelle et tire-larme.

Mirinda est un travesti français de 45 ans qui se prostitue à Phom Penh au Cambodge. Confronté à l’horreur quotidienne des bas-fonds (drogue, trafic d’êtres humains), sa rencontre avec une fillette issue du trafic d’enfants va venir bouleverser son ordinaire sordide et éveiller sa conscience d’une paternité.

de lombre il y a sublime plongee dans lhorreur ordinaire 1 Critique : De lombre il y a, sublime plongée dans lhorreur ordinaire

Inutile d’en dire plus à ce stade. Porté par une mise en scène âpre, obsédée par le réel, De l’ombre il y a prend une dimension mystique grâce à un montage audacieux. L’immense liberté vivifiante du scénario vient contrebalancer l’aspect quasi documentaire, rugueux, de ce qui nous est montré, sans jamais se contredire.

Né d’un voyage au Cambodge de Nathan Nicholovitch, ce projet semble n’avoir aucune limite, aucune barrière. Le Cambodge que l’on découvre est encore meurtri par les crimes Khmers Rouges, mais sa lumière n’attend que d’éclater. Ses paysages, ses rues, ses couleurs, ses bâtiments, tout y est sensuel, organique, palpable. Ce décor a une importance primordiale et en devient un personnage central à part entière, sans étouffer les êtres qui cherchent à évoluer en son sein.

Il faut ici s’attarder sur la performance inouïe, hallucinante, animale de David D’Ingéo dans le rôle principal de Mirinda. Son jeu n’a que faire des codes conventionnels, ne faisant pas de lui un  héros au sens usuel, mais plutôt le point d’ancrage de tout ce qui gravite dans le champ de l’action. Il n’incarne pas, il EST. Ayant commencé à se travestir et fréquenter des « filles » pour s’immerger dans son rôle plusieurs mois avant le début du tournage, David D’Ingéo a ensuite laissé Nicholovitch déconstruire ses acquis, afin d’affiner au plus près, au plus cru, au plus vrai son interprétation.

de lombre il y a sublime plongee dans lhorreur ordinaire 2 Critique : De lombre il y a, sublime plongée dans lhorreur ordinaire

Le corps du comédien se déploie comme dans la vie, s’ouvre, se referme, se crispe,  respire, étouffe, facilité par une confiance évidente sur le plateau du tournage. Ses blessures, ses boitements, ses fêlures sont magnifiées par une énergie ensorcelée ; sublimées par l’obstination de sa mise en mouvement, malgré la vieillesse et l’érosion causée par l’existence. Rarement le corps n’aura été filmé avec une telle vérité, un tel naturel, un tel désir de lui rendre hommage sans chercher à voiler ses stigmates.

Il faut voir De l’ombre il y a, se laisser porter, bercer par sa magie claire-obscure, se laisser envouter par sa justesse de ton et ses ombres lumineuses. Car à défaut d’expliquer le courage, l’action et l’amour, ce film les montre à nu, les laissant se révéler et s’animer d’eux-mêmes.