Rédacteur - Charlie Briand

Après avoir parlé d’Amour fou puis Chemin de croix, il m’était inévitable d’écrire quelques lignes sur cette nouvelle peinture vivante signée Roy Andersson. Un pigeon seul sur une branche philosophait sur l’existence, décoré d’un Lion d’or à la Mostra de Venise, vient conclure la trilogie des vivants (également composée des Chansons du deuxième étage, puis, de Nous, les vivants) de l’artiste suédois, et, même si le film porte les marques qui définissent le travail de son auteur, il apporte surtout une froideur aux accents de fraîcheur, tant pour le cinéma que la société contemporaine.

Une des marques de fabrique de Roy Andersson est cette influence picturale retranscrite par des plans fixes qui nous sont donnés à contempler. Si notre regard s’attarde tant au coeur de ces plans, c’est parce que ceux-ci sont riches d’une multitude de points de fuite, et par corollaire de lignes de même nature. La géométrie qui se dégage de chaque (sur-)cadrage n’est pas sans rappeler le travail de son quasi-homonyme Wes Anderson, nous permettant presque de monter et fragmenter notre séquence en fonction du cadre sur lequel notre regard se pose.

Ce travail de composition permet au cinéaste de raconter plusieurs histoires dans un même plan. Dire le plus de choses en un temps minimum, Andersson tient ça du publicitaire qu’il est (il a tourné plus de 300 publicités) et l’assume totalement. C’est peut-être cette forme hybride, naissant du croisement des influences picturale et publicitaire, qui définit l’essence du cinéma de Roy Andersson et sa singularité. Ce mélange permet la création de peintures sociales uniques, des personnages qui se définissent davantage par les lieux, et la multitude de cadres dans lesquelles ils s’insèrent, que par leurs mots et leurs mouvements. Le décor devient ainsi un terrain de jeu burlesque, et, un espace géométrique, qui met en valeur le caractère inadapté des personnages au monde qui les entoure.

un pigeon la geometrie dun absurde poeme 1 Critique : Un pigeon ..., la géométrie dun absurde poème

Géométrie et rigidité du cadre sont aussi des façons poétiques de qualifier certains de nos comportements. Andersson nous met devant les automatismes sociaux que sont les nôtres, il rend visible ce qu’on ne voit plus par habitude, non-pas en les décontextualisant mais bien en les recontextualisant, et rappeler ainsi la dimension absurde de ces traits contemporains. La monstration passe ici par un humour flottant, plus pâle que noir, et désenchanteur, sans même frôler le fatalisme. Plus qu’un clin d’oeil aux vanités, ces personnages vendeurs de masques de mort-vivant s’inscrivent dans l’indirecte lignée de ce courant artistique au moyen de questionnements existentiels, des années lumières qui les séparent d’un soupçon de bonheur, et de leur pâleur cadavérique. Comme tous les vivants, ils seront des morts, c’est d’ailleurs par cet axe thématique et poétique que Roy Andersson attaque ce troisième volet des vivants : Un homme, pris d’une crise cardiaque en s’efforçant de déboucher une bouteille de vin, s’effondre à quelques mètres de son épouse qui ne s’aperçoit de rien, le dos tourné, préparant le dîner. 

Absurde et poétique, le cinéma d’Andersson l’est autant qu’humaniste et hors du temps. Raconter une multitude d’histoires dans un même cadre, c’est aussi faire coexister les époques et faire se rencontrer les gens. Chez Andersson, tout le monde se parle, qu’on soit mort, vivant, roi ou prostituée. La richesse de l’image du poète suédois imite la partition d’une véritable leçon, qui n’est pas seulement une leçon de cinéma.