Rédacteur - Margaux Blondel

Dans un musée, un visiteur lambda passe en moyenne entre quinze et vingt secondes devant une oeuvre. C’est de ce constat – peu surprenant à l’heure du tourisme de masse méprisant le moindre vagabondage, mais pas moins affligeant – qu’est parti Antoine Barraud pour créer Le dos rouge.

Quels rapports entretenons-nous aujourd’hui avec l’art ? Ou plutôt : Comment jugeons-nous ce que l’on nous montre ? Telles sont les interrogations doucement amenées par le réalisateur de cette fiction, qui au départ, n’en était pas une. C’est effectivement pour réaliser un documentaire sur un cinéaste, qu’Antoine Barraud avait jeté son dévolu sur Bertrand Bonello. Mais la fiction a rapidement pris le pas sur toute autre forme filmique, et l’on est loin de s’en plaindre.

Il s’agit donc ici de donner à voir le travail de préparation d’un cinéaste connu, pour un prochain film dédié à la monstruosité dans l’art.

Qu’est-ce donc qu’un monstre ? À la recherche du tableau qui incarnerait parfaitement cette notion, Bertrand se laisse guider par une historienne de l’art énigmatique à travers différents musées. Plutôt méthodique, peu de tableaux sont retenus, mais le cinéaste n’est pas avare du temps qu’il nous offre pour les admirer. Parfois seulement partiellement cadrés, on s’attarde sur un détail, une touche. La lente découverte des figures choisies -une vierge caravagesque, un esclave albinos, un autoportrait fantomatique- accompagne une réflexion très personnelle qui n’a à aucun instant la prétention de faire valoir un message « universel ».

Alors que Bertrand semble se rapprocher de l’oeuvre tant recherchée, une tâche rouge circonvolutionne sur son dos. Si sa localisation ne lui permet que de l’entrevoir partiellement, sa vitesse de propagation ajoute une sorte d’urgence au récit.

Quand le monstre prend de l’ampleur, les figures se substituent (Géraldine Pailhas en tant que double de la truculente Jeanne Balibar) et le flou règne, au propre comme au figuré. Comme sur une photo sur laquelle on n’aurait pas su se tenir, les corps vont et viennent dans le cadre. Sans mise au point, la netteté est reléguée aux objets fixes, aux choses déjà mortes.

le dos rouge monstre de splendeur 1 Critique : Le dos rouge, monstre de splendeur

Ici Antoine Barraud fait place aux vivants, à leurs fulgurances et leurs folies. Les femmes ont la part belle, ou Charlotte Rampling, Jeanne Balibar, Joana Preiss, Nathalie Boutefeu, Géraldine Pailhas comme autant de variations de la muse. Monstrueuses ? Parfois, jamais complètement, jamais innocemment. Guère entravées par leurs dialogues, (la limite entre textes écrits et improvisation n’étant pas clairement orchestrée) il en découle une grande justesse, de ton autant que de rythme.

Si l’on connait Bonello cinéaste (et maintenant acteur), ses talents de musicien sont loin d’être négligeables. Il signe ici une musique envoutante et subtile, souvent -au même titre que l’ensemble des pistes sonores- en léger décalage avec l’image, créant ainsi un espace de latence, aussi bref que savoureux.

Impossible de tout saisir, de tout comprendre, dans ce grand projet, au tournage plusieurs fois suspendu. Aimer Le dos rouge, c’est accepter d’errer, les yeux bien grands ouverts, afin de rassasier un appétit d’esthète gargantuesque. Des limbes de notre mémoire, surgit alors ce vers de Baudelaire comme une possible conclusion à cette quête frénétique : « Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu ! »