Rédacteur - Claire George

Dans son nouveau film A la folie, Wang Bing semble au premier abord nous introduire dans une prison, matérialisée par un haut bâtiment construit autour d’une cour carrée, où le seul espace dans lequel peuvent se déplacer les protagonistes est une longue coursive grillagée. Pourtant, nous pénétrons dans un hôpital psychiatrique du sud-ouest de la Chine (Yunnan), dans l’univers de patients jugés fous que Wang Bing après maintes demandes a pu filmer durant 2 mois et demi.

Tout au long de ce film de 3 h 50, ces êtres deshumanisés par leur internement sont désignés par leur nom que l’on oublie vite, et surtout par le nombre d’années passées dans cet hôpital. On imagine donc à la vue de ce long-métrage leur quotidien, la répétition constante des mêmes faits, et surtout d’un temps dont ils ne sont pas maîtres, au contraire des gens de l’extérieur, mais qui les oblige à se contenter des rares occupations qui se présentent à eux, à savoir dormir ou regarder la télé. Même fumer semble être une échappatoire à cet immobilisme, ce qui pousse ces hommes à préférer demander des cigarettes à leur famille plutôt que de la nourriture.

La nudité des patients, largement présente dans ce film, est à l’image de la proximité qu’entretient Wang Bing avec son sujet, et du dévoilement de celui-ci devant la caméra, malgré la courte durée du tournage. Tout au long de ce documentaire parfaitement rythmé, la vérité est dévoilée au fur et à mesure et à demi-mot par certaines répliques des protagonistes, clamant parfois qu’ils ne sont pas fous. Le générique ne fait que conforter l’impression qui nous avait troublés durant tout le film. Ces internés sont en grande partie des oubliés du système, et à l’image de cet homme muet, tous ceux qui semblent dévier des normes sociales paraissent avoir été placés dans cet hôpital. En effet, ces hommes ont tous été internés contre leur gré, à la demande de leur famille qui les a souvent oubliés, ou par l’Etat, à la suite d’une tentative de suicide, d’une dépression, d’une pratique religieuse jugée excessive ou parce qu’ils ont signé de nombreuses pétitions. Leur sort est dans ce cas aux mains des autorités et surtout de l’opinion publique comme l’explique un patient qui raconte qu’il envie ceux qui ont été enfermés là par leur famille, car lui n’a personne pour signer son autorisation de sortie. Ces hommes semblent donc condamnés à passer la fin de leurs jours dans cet environnement, et à devenir cette fois-ci vraiment fous, comme le rappelle une réplique marquante du film. Et même une fois rentrés chez eux, cet espace dépourvu de liberté les a tellement aliénés qu’ils y reproduisent les mêmes activités.

critique a la folie lamour comme remede a lalienation 1 Critique : A la folie, lamour comme remède à laliénation

On se demande alors ce qui demeure dans ce monde grillagé, alors qu’on semble avoir tout fait pour déshumaniser ces êtres, en les forçant à rester inactifs et à ingurgiter une dizaine de médicaments par jour. Toutefois, une idée résiste et reste présente tout au long du film, c’est cet « amour des fous » qui a donné son nom à ce long-métrage, le seul moyen d’échapper à cet enfermement. Et ainsi, comme une conclusion, le film s’achève sur l’image d’un homme et d’une femme s’étreignant à travers des barreaux et de deux hommes s’enlaçant sur un banc de pierre.