Rédacteur - Patricia Baena

Après avoir réalisé Jean-Luc Godard, le désordre exposé (2012) – présenté à la Tate Modern en décembre dernier – Céline Gailleurd et Olivier Bohler nous enchantent encore une fois avec Edgar Morin : Chronique d’un regard (2014), leur nouveau film documentaire qui a parcouru de nombreux festivals, notamment le Festival Lumière Lyon 2014 et le Festival du film d’Alès 2015.


Voyage jubilatoire et intense, presque hypnotique, ce film nous entraîne dans les méandres d’une pensée complexe et riche qui s’est d’abord nourrie grâce au cinéma ; un art qui constituera une source inépuisable d’inspiration dans l’œuvre du sociologue et philosophe français. 

Mêlant avec justesse l’onirisme et la beauté des images cinématographiques à la dureté de la réalité historique du XXe siècle, notamment celle de la Deuxième Guerre Mondiale, ce film nous permet de (re)découvrir les théories de l‘éminent sociologue sur les Stars et les archétypes, et les liens qu’il tisse entre l’anthropologie et le cinéma. 

Céline Gailleurd et Olivier Bohler ont apporté une nouvelle dimension autobiographique qui nous aide à comprendre davantage l’œuvre d’Edgar Morin, et surtout, l’intérêt qu’il a toujours porté au septième art.

Malgré son grand âge, Edgar Morin ne cesse de nous étonner par sa lucidité et vitalité qui transparaît à l‘écran – par exemple, quand il danse avec un orchestre Klezmer dans les rues de Berlin – et sa forte curiosité, qualité qu’il garde depuis son enfance. Cette période qu’il évoque avec mélancolie et tendresse, acquiert une importance symbolique dans le film étant donné qu’elle représente pour lui « la perte de l’innocence », servant à introduire le thème de la « rédemption ». Ce thème était présent dans les premiers films soviétiques qu’il avait vus dans les cinémas parisiens, et réapparaît dans le scénario de L’Heure de la vérité (1965), qu’il avait co-écrit avec le cinéaste Henri Calef. Edgar Morin s’attarde quelque peu sur cette expérience en tant que scénariste pour nous montrer qu’il n’avait pas essayé d’imposer une vision manichéenne du « bon juif » et du « méchant nazi », préférant l’ambigüité et complexité psychologique des personnages. 

interview edgar morin chronique dun regard le regard emerveille dun cinephile dexception 1 Interview : Edgar Morin chronique dun regard, le regard émerveillé d’un cinéphile d’exceptionAu fur et à mesure que le film avance, la voix grave et rauque du vieux philosophe – accompagnée de celle magnifique de Mathieu Amalric – prend littéralement possession de l’image, et du spectateur lui-même, pour nous raconter la naissance de sa cinéphilie et de son regard critique et philosophique, qui sera profondément marqué par son époque, et plus spécialement, par le « cinéma-vérité » et la réalisation de Chronique d’un été en 1961.

Edgar Morin, chronique d’un regard nous révèle donc la forte ambition cinématographique de ses réalisateurs, que nous avons eu le plaisir de rencontrer avant la sortie du film en salles et en DVD le 29 avril. 

Par rapport à vos films précédents, qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser un portrait d’Edgar Morin et de son lien si vif avec le cinéma ? 

Céline Gailleurd : Nos films proposent de faire le portrait d’un cinéaste et/ou cinéphile, en privilégiant les lignes de force d’une pensée plutôt que la chronologie, tout en portant une attention très forte à l’esthétique. Notre idée avec Edgar Morin : Chronique d’un regard était de revenir sur la naissance d’un regard, c’est-à-dire, la place essentielle et assez méconnue du cinéma dans la vie d’Edgar Morin, dans sa formation intellectuelle et dans son œuvre.

Pour Edgar Morin, le cinéma a d’abord été un objet anthropologique et sociologique, avant la réalisation en 1960, avec Jean Rouch, de Chronique d’un été. Plusieurs films ont été réalisés sur Edgar Morin, notre ambition était d’aborder sa biographie autant que son travail sous un angle plus méconnu et particulièrement stimulant.

En quoi ce rapport d’Edgar Morin au cinéma lui a permis de développer postérieurement ses concepts philosophiques ?

Olivier Bohler : En sociologue, il a fait du cinéma un de ses sujets d’étude ; et en tant que penseur de la « complexité » le cinéma lui est apparu, de plus en plus, comme le ferment de sa perception et de sa compréhension du monde. Edgar Morin est un personnage fort, que nous voulions saisir dans son trajet intellectuel, en proposant une lecture personnelle de son parcours qui, annonce l’origine de son œuvre la plus célèbre qui est La Méthode.

CG : L’objet du film c’est l’origine d’un regard. Avant la philosophie, la sociologie ou les sciences, la pensée d’Edgar Morin a été façonnée par le cinéma. Nous souhaitions raconter la naissance d’un rapport au monde marqué par une exigence politique ; replacer le cinéma au centre de ces questions et montrer la manière dont la vie d’Edgar Morin s’entremêle aux films qu’il a aimés, aux personnages auxquels il s’est identifié.

interview edgar morin chronique dun regard le regard emerveille dun cinephile dexception 2 Interview : Edgar Morin chronique dun regard, le regard émerveillé d’un cinéphile d’exceptionPourquoi avoir choisi de centrer ce film autour de son passage de cinéphile – ou de « cinéphage », comme il aime bien se définir – à philosophe, avec en son cœur la réalisation de Chronique d’un été ?

CG : Pour Edgar Morin, le cinéma est une passion très vive et structurante, qui prend ses racines dans l’enfance et l’adolescence. Evoquer sa pensée sur le cinéma, c’est donc aussi revenir sur sa place dans sa biographie. Nous voulions montrer comment, en quelques années, il passe de spectateur cinéphile à théoricien, réalisateur, et ensuite, philosophe.

OB : Le film débute sur ses premiers coups de foudre de « cinéphage », ainsi qu’il nomme lui-même son rapport d’alors au cinéma : les grands films sociaux français, allemands et soviétiques du début des années 30. Ensuite, dans l’après-guerre, il crée le lien entre l’anthropologie et le cinéma, dans l’étude des mythes et des rituels qui entourent le spectateur. Enfin, le passage à la réalisation avec Jean Rouch affirme sa démarche ethnographique et sociologique.

Le film s’arrête au milieu des années 60, après Chronique d’un été puis l’écriture du scénario de L’Heure de la vérité. Quel est le rapport d’Edgar Morin au cinéma après cela ?

Après ces expériences, Edgar Morin part à New York, puis il s’est consacré à son œuvre philosophique et sociologique, qui prolonge ses questionnements amorcés à partir de l’objet d’étude qu’était le cinéma. Dans notre film, le dernier texte que lit Mathieu Amalric en voix off, texte issu de la nouvelle préface du Cinéma ou l’Homme imaginaire, est très explicite sur ce point : « mon travail est aujourd’hui différent, et en même temps le même ». C’était ce lien que nous voulions indiquer entre le cinéma et l’œuvre de Morin.

Est-ce que le rapport très fort qu’entretient Edgar Morin avec le cinéma allemand et le cinéma français a influencé le choix des lieux ?

OB : Nous avons eu la chance d’accompagner, durant deux ans, Edgar Morin en France et en Allemagne, des lieux qui nous semblaient évocateurs de son rapport au cinéma : à la Deutsch Kinemathek, près du Mur de Berlin, au Musée du Quai Branly, arpentant les rues, allant d’une conférence à l’autre…

J’aime beaucoup la manière dont vous utilisez les images d’archives pour incarner la pensée et la vie d’Edgar Morin, sans jamais pour autant l’illustrer.

OB : Une des problématiques du film, qui s’est imposée à nous dès le stade de l’écriture, c’était de trouver comment mettre en scène la mémoire d’un homme de 93 ans qui se souvient des films et des événements qui ont été décisifs pour lui, du point de vue intime et intellectuel. Les images d’archives et les extraits de films sont là pour montrer que cet homme a quasiment traversé le XXe siècle autant qu’il est traversé par lui. Il s’agissait donc de créer un contre-point entre les images et les mots.

CG : Le film est émaillé de divers types d’images d’archives, qui sont soit projetées sur les murs de Berlin ou Paris, soit projetées devant Edgar Morin, soit citées pleinement de la manière la plus simple. Il peut s’agir d’images d’actualités, documentaires, voir même des films amateurs.

interview edgar morin chronique dun regard le regard emerveille dun cinephile dexception 3 Interview : Edgar Morin chronique dun regard, le regard émerveillé d’un cinéphile d’exception

J’ai l’impression justement que la « ville » n’est pas une toile de fond puisqu’elle occupe une place essentielle dans votre film ; d’où ce principe de projection sur les murs qui apparaît de manière récurrente. Pourquoi avez-vous choisi ce motif esthétique ?

CG : Lorsque les films sont projetés dans l’espace urbain, c’est comme si les souvenirs de cinéphiles d’Edgar Morin se matérialisaient, surimprimés sur les façades des immeubles. Ces images sont des « images souvenirs », une incarnation de sa pensée qui s’inscrit sur la surface du monde et de la ville.

OB : On aimait bien cette idée de montrer des fantômes cinématographiques. C’est une manière d’interroger la part d’imaginaire qui se loge dans les paysages urbains, une façon de faire revivre le Paris des années 30 et des années 60, dans celui d’aujourd’hui ; et le Berlin des années 20-30 sur le Berlin contemporain. Il était important pour nous d’inscrire Morin dans le présent de la ville.

CG : Par ailleurs, il était important pour nous d’inscrire le cinéma au cœur de l’espace urbain car c’est une manière poétique de rappeler que, dès son entrée au CNRS et avec ses premiers articles, Morin a envisagé le cinéma sous un angle sociologique : le cinéma est un reflet du « corps social », écrit-il dans Sociologie.

L’œuvre d’Edgar Morin a-t-elle été, finalement, une source d’inspiration visuelle pour votre film ?

OB : Oui, tout à fait. Il fallait que la forme du film soit en adéquation avec les concepts de l’œuvre d’Edgar Morin, qui sont incroyablement visuels. Cela afin de permettre aux spectateurs de ressentir émotionnellement la force de son univers, de ne pas rester uniquement dans des mots. Nous avons donc travaillé esthétiquement à rendre compte de ce que nous font ressentir la projection, la présence des doubles et des ombres dans notre monde quotidien, etc.

Est-ce difficile, aujourd’hui, de faire un tel film ?

CG : Nous avons essayé de parler du cinéma avec une ambition esthétique forte, malgré les moyens très réduits, et la difficulté de voir une part importante du budget investie dans l’achat des extraits et des archives. Aujourd’hui, dans l’économie actuelle, faire un film sur le cinéma c’est faire « acte de résistance ». Heureusement nous avons la chance de travailler depuis longtemps avec une équipe formidable : Denis Gaubert, excellent chef-opérateur, Aurélien Manya, monteur passionné, Jocelyn Robert et Jean-Luc Peart pour leur créativité dans le domaine du son. Evidemment, le soutien de Bruno Deloye à Ciné+ est primordial, car il a accepté de s’investir dès les origines du projet et de nous laisser une liberté totale. Sans lui, ce film n’aurait pas pu exister sous cette forme.