Rédacteur - Léa Auger

Alors que le soleil se couche sur les routes de campagne enneigées, Tomas (James Franco) l’esprit distrait par un conflit avec Sara (Rachel McAdams), sa petite amie, freine brutalement à la vue d’un enfant, dévalant une pente sur une luge. Rassuré, car l’enfant est sein et sauf, il le ramène chez sa mère (Charlotte Gainsbourg), et comprend avec effroi que Christopher avait un frère, Nicholas, qui est retrouvé mort sur la route.

 

Cette scène, comme l’ensemble du film, est parfaitement élaborée dans le but de représenter l’arrivée du drame (pressenti par la longue montée de Tomas, l’enfant sur le dos, vers la maison), mais également dans le but de mettre en place un lien entre l’expérience de Tomas et celle du spectateur, par un choix de point de vue interne. Ce sentiment d’avoir accès à l’intériorité de Tomas est très fort, car les moments où il est regardé par d’autres personnages (principalement des femmes) sont représentés par des plans subjectifs, dans lesquels leur regard sont des regards caméra, qui traverse l’écran. L’identification à Tomas se fait donc de manière brutale, car sensorielle, mais n’impose jamais une lecture au spectateur, car ces regards sont un mystère pour lui, une porte ouverte à l’interprétation. On peut y lire du désir et de l’admiration, comme de l’angoisse, de l’insatisfaction ou du dégoût peut être. L’histoire de Tomas se raconte en fait à travers les yeux de ces femmes qui l’entourent, et l’impression de voir le film de son point de vue à lui est en fait une illusion, car ce sont les femmes qui dictent la narration et le chemin des regards tout au long du film.

 

Néanmoins, le film ne semble pas se placer dans une approche sociologique, qui viserait à analyser les effets secondaires de ce drame sur Tomas, mais cherche plutôt à mettre en lumière le lien indicible qui s’est créé entre lui et Kate, la mère de Nicholas et Christopher. Pour traduire cela, Wenders mise tout sur un traitement de l’espace, on pourrait dire infini, où les frontières du cadre s’effacent pour réunir les personnages. On se demande même parfois si la scène que l’on voit est réellement vécue ou rêvée par Tomas, tant les choix de cadrage et d’éclairage, ainsi que le jeu des acteurs, portent à confusion. On peut saluer au passage le travail du chef opérateur, qui bouleverse par sa perfection stylistique, mais également le choix de 3D, qui semble négligeable au départ avant de devenir indispensable par la suite, pour révéler au mieux les liens spatiaux qui se mettent en place. Par ces jeux dans l’espace, c’est également la représentation d’une intériorité d’écrivain qui est mise en scène, particulièrement bien montrée par l’état de Tomas, qui semble en permanence entre l’éveil et le sommeil.

every thing will be fine 1 Critique : Every Thing Will Be Fine, isnt it ?Une grande importance est d’ailleurs donnée à la création et ses processus, car Tomas écrit et Kate dessine (on connaît le goût de Wim Wenders pour les arts). À travers le drame, une réflexion est proposée sur l’acte de création et la notion d’artiste. Car l’accident a stimulé la créativité et le style littéraire de Tomas, faisant de lui un auteur reconnu. Ce succès et cette reconnaissance entraînent bien sûr un sentiment de culpabilité chez lui, et une jalousie chez Christopher, qui développe une obsession oedipienne, peut-on dire, à propos de lui. Car au-delà d’enjeux dramatiques, créatifs et sentimentaux, Every Thing Will Be Fine est un film sur la recherche du père et de la paternité (thématique présente dans l’ensemble de la filmographie de Wenders). Différents duos père-fils, et trios familiaux, se mettent en place pour mettre en avant l’incapacité de Tomas d’être père. On voit clairement, à travers le dessin de Christopher représentant Tomas qui le porte sur ses épaules, qu’il le voit comme un père depuis le drame. Et on peut voir la mort de Nicholas comme celle de l’enfant que Tomas n’aura jamais, et qu’il était incapable de donner à Sara. Un sentiment fort de culpabilité, plus profond que la mort de Nicholas, semble remonter à la surface, dans lequel Tomas est confronté à son incapacité d’être père.


Every Thing Will Be Fine
est donc un retour glorieux pour Wim Wenders, qui livre une histoire bouleversante sur la culpabilité, cela à travers différentes thématiques comme la paternité et la création. En cinéaste audacieux, il propose une nouvelle utilisation de la 3D relief, qui est ici au service d’une histoire profonde, et qui permet au cinéma d’aller plus loin dans une représentation ultra réaliste du monde qui nous entoure.