Rédacteur - Maurine Attouche

Avant ce jeudi 2 avril, il était d’usage de présenter Manoel de Oliveira comme le plus vieux cinéaste encore en activité. Auteur de plus de 50 films et documentaires, ayant officié dans le muet comme dans le parlant, Oliveira était un véritable cas d’école.

Alors que les hommages se multiplient, le Portugal, son pays d’origine, a instauré deux jours de deuil national pour commémorer la perte de cette figure de proue du cinéma européen.

Lorsque l’on retrace la longue vie d’Oliveira, on parcourt en réalité un siècle entier de l’histoire du cinéma : du muet au parlant, de l’image noir & blanc à la couleur, de la pellicule au numérique, des trucages maladroits jusqu’aux effets spéciaux hyperréalistes, l’œuvre de Manoel de Oliveira est le témoin de l’évolution technique, sociale et culturelle du cinéma durant ces 100 dernières années.

Né à Porto dans une famille bourgeoise, hésitant d’abord entre une carrière de sportif ou une carrière d’acteur, Oliveira tournera en premier dans des films en tant qu’acteur à l’âge de 19 ans, le plus remarquable de ses rôles étant son apparition dans la première œuvre parlante portugaise, La chanson de Lisbonne de Cottinelli Telmo en 1933. La même année sortiront King Kong, Zéro de conduite et L’Homme Invisible.

dossier qui etait manoel de oliveira 1 Hommage : Qui était Manoel de Oliveira ?

Ce n’est qu’en 1942 qu’Oliveira passe à la réalisation, son premier long-métrage s’intitule Aniki Bobo et met en scène les quartiers populaires de Porto. Oliveira aime filmer la ville, surtout la sienne. Cet amour de l’endroit dans lequel il a grandit et sa manière de filmer les espaces lui vaudront le titre de « poète réaliste ». En 1942, Casablanca et La Comédie du bonheur sont dans les salles de cinéma.

Entre les années 20 et 30, l’industrie cinématographique portugaise consistait surtout à employer des réalisateurs étrangers pour adapter à l’écran les auteurs classiques nationaux. Oliveira faisait donc figure de quasi-exception à l’époque.

Alors que Salazar installe sa dictature au Portugal, le jeune homme décide de partir en Allemagne où il étudie l’image, puis il rentre et se tourne à nouveau vers l’entreprise familiale, le climat politique du pays n’étant pas favorable à la création d’une industrie cinématographique. Errer, s’essayer et hésiter semblent être des caractéristiques propres à ce cinéaste de la déambulation.

Ce n’est qu’en 1963 qu’il parvient à réaliser son second film, Actes de printemps (ou le Mystère du printemps), oeuvre complètement détachée du réalisme que l’on attribuait jusqu’alors au réalisateur, mais qui reste profondément ancrée dans la culture et les traditions portugaises. La même année, sortent Cléopatre, Les Oiseaux et Le Mépris.

dossier qui etait manoel de oliveira 2 Hommage : Qui était Manoel de Oliveira ?

Après quelques court-métrages, la censure frappe à nouveau et Oliveira peine à réaliser des films dans un pays et à une époque où le cinéma n’a pas sa place.

C’est en 1971 (année qui verra sortir L’Inspecteur Harry et Max et les ferrailleurs) que le réalisateur reprend finalement la caméra pour tourner Le Passé et le présent qui installe un des thèmes récurrents de sa filmographie, les amours frustrés. Tiré d’une pièce de Vincente Sanchez, le film annonce d’ores et déjà le goût du réalisateur pour les adaptations littéraires.

Il réalisera notamment Le Soulier de satin (1985), une adaptation de la pièce de Claudel, ou encore Val Abraham en 1993, adapté d’un roman d’Augustina Bessa-Luis, lui même transposition moderne de Madame Bovary de Flaubert.
Puis une adaptation moderne de La Princesse de Clèves, qu’il appellera La Lettre, en 1999. C’est aussi l’année où sortent Fight Club, La Ligne verte et American Beauty, mais également Toy Story, le premier film d’animation en image de synthèse.

dossier qui etait manoel de oliveira 3 Hommage : Qui était Manoel de Oliveira ?

En 2010, alors que Inception, Kick-Ass et The Social Network sont dans les salles, il présente à Cannes L’Étrange affaire Angelica, fable onirique sur la mort et la résurrection tirée d’un scénario écrit en 1952 et dont la censure avait empêché la réalisation.

Symptomatique de son histoire, on pourrait se demander, au fond, si la carrière de Manoel de Oliveira n’est pas une simple vengeance ? Jeune cinéaste frustré, Manoel de Oliveira aura finalement vécu 106 ans, survécu à tous ses contemporains, à ses aînés comme à ses cadets, fait plus d’une cinquantaine de films et fini par mener à bien ses projets avortés, remportant finalement le bras de fer engagé des années plus tôt, entre l’art et la censure.

Ce serait sûrement réducteur de ne voir dans ces soixante-treize années de carrière qu’une ambition revancharde. Surtout quand les films du réalisateur ne font preuve d’aucune prétention, qu’il ne semble jamais vouloir dire « c’est comme ça que cela se fait.» mais plutôt « et si on essayait? ». Manoel de Oliveira essaye toujours, innove souvent et propose une vision qui évolue en permanence, puisqu’il n’est pas le cinéaste d’un seul temps, mais de toutes les époques.

Ses films, qu’ils soient documentaires, réalistes, romantiques ou oniriques ont tous un petit quelque chose d’anachronique, une étrangeté hors du temps, une dualité entre le passé et le présent. Le cinéma du réalisateur agit souvent comme un révélateur du passage du temps et c’est en ça que malgré son affranchissement de toute appartenance à une époque, Manoel de Oliveira est le plus temporel de tous les cinéastes.