Rédacteur - Andréa Fontanille

Dans les sélections de courts-métrages du Festival de Films de Femmes de Créteil, on a découvert Plage(s) de Lucie Szechter. Déjà sélectionné dans de nombreux festivals comme Chéries-chéris, Plage(s) est sa première fiction. Ce film fait l’effet d’une bulle de savon, léger et captivant, il éclate au moment où l’on pense pouvoir s’en saisir. Dans le trouble d’une matinée d’été, alors que le soleil illumine doucement les corps, une femme se découvre et s’étonne de son attirance pour une autre femme. Comme dans Une Robe d’été de François Ozon, les conventions sont oubliées en vacances, loin de la société, on se plait à se laisser aller, à se jouer de nos peurs, de nos préjugés. Entre fantasme et réalité, ce qui se passe sur cette plage n’existe pas hors de cette parenthèse magique. La vie reprend son cours avec le quotidien pragmatique et intransigeant.

plages la ou les femmes ont aussi des erections matinales 1 Interview : Plage(s), là où les femmes ont aussi des érections matinales

Au détour d’une séance nous avons pu rencontrer Lucie Szechter, pétillante et enthousiaste qui nous a parlé de son travail et de sa présence au festival.

Ton film ne parle pas beaucoup alors que le corps féminin est au centre de ton regard, pourquoi ce choix ?

Je ne voulais pas qu’on soit seulement dans la contemplation du corps féminin, je ne voulais pas que ce soit un œil qui regarde un corps nu et féminin mais je voulais que ce soit le regard d’une fille sur une autre fille. Ensuite, je n’ai plus eu le sentiment qu’il y avait besoin de parler. Il y a juste cette amorce où elle dit « les femmes aussi ont des érections matinales », cela dit, ça n’explicite pas tout le contenu du film. Quand j’avais lu cette phrase, ça m’avait marqué et je me suis demandée ce que pourrait penser une fille qui lirait ça et qui a une vie qui ne lui convient pas, qui ne sait pas comment gérer son désir et son corps. Le film est la rencontre des deux filles, c’est un travail sur les doubles et l’image suffisait pour que ça fonctionne. À la fin avec le « girls talk » la parole revient, la fin montre que ça va continuer.

Pour moi cette fin, qui fait un parallèle avec le début je l’ai plutôt vu comme une fermeture de parenthèse. Elles reparlent et la magie énigmatique de la plage est brisée.

C’est intéressant, je ne l’ai pas vu comme ça. En effet il y a quelque chose qui se ferme, c’était important pour moi le temps de la nuit qui s’achève à l’aube mais je ne l’ai pas vu comme quelque chose qui se brise. C’est sûr qu’il y a un univers fantastique et fantasmé où il n’y a pas besoin de paroles, qui est terminé, mais brisé ça donne une connotation différente, c’est plus fort.

plages la ou les femmes ont aussi des erections matinales 3 300x168 Interview : Plage(s), là où les femmes ont aussi des érections matinales

Qu’est ce que ça représente pour toi d’être sélectionnée au Fiff cette année ? Pense tu que c’est important qu’il y ait des festivals de films de femmes en France ?

Oui c’est drôle, parce qu’avant quand je rencontrais une cinéaste je me disais « wouah elle a son film qui a été pris à Créteil ». Je l’avais dans la tête comme un festival qui brille et du coup d’y être c’est super flatteur. Je trouve que c’est cohérent que mon film soit là et je suis contente. En plus, l’idée du film « de femmes » me touche parce que souvent je me dis “mais pourquoi au cinéma y’a jamais deux meufs qui se parlent réellement”, comme dans le test d’Alison Bechdel. Je me suis demandée où on était dans le cinema. Plage(s) est un film de femme avec des femmes par une femme mais pour tout le monde, parce que je n’aime pas le principe de films qui n’auraient d’intérêt que pour un public féminin : « ouais, c’est un film pour femme… ». Tant mieux si il y a une grande mixité de public. Pour ce qui est du festival « de réalisatrices », je me suis posée la question de sa nécessité mais il y a encore une vraie discrimination sociale non dite, particulièrement en France, c’est vicieux car ça n’est pas explicite. Ça ne saute pas aux yeux mais c’est un fait et j’avais adoré le texte pour « Femmes Femmes » [« La » femme et le grand écran] de Virginie Despentes qui revenait là-dessus. Ce sont des choses que l’on sait en tant que femmes qui créons, mais ce n’est pas si évident pour tout le monde qu’à un moment donné, il peut y avoir une discrimination. Les gens qui ont un certain pouvoir, ce sont souvent des hommes et ce n’est pas anodin que des personnes se fassent appeler Georges Sand ou prennent des pseudos pour se sentir plus légitimes ou plus reconnus pour leurs travaux. J’ai hâte qu’un jour on ait plus du tout besoin de faire un festival de films de femmes mais pour l’instant c’est encore nécessaire.