Rédacteur - Margaux Blondel

Le documentaire de Lydie Wisshaupt-Claudel, Killing time – Entre deux fronts, a remporté le grand prix Cinéma du Réel lors de la 37ème édition du festival qui se déroulait du 19 au 29 mars au centre Pompidou. Retour sur une chronique marquante, où l’horreur de la guerre, bien qu’hors-champ, reste omniprésente.

Après un déploiement en Irak ou en Afghanistan, de nombreux marines rentrent sur leur sol natal, en attendant le prochain départ. Certains d’entre eux retournent dans la petite ville californienne de Twentynine Palms, qui accueille une immense base militaire.

Alors que leur retour en terrain connu est un soulagement pour leurs proches, il est difficile de discerner les sentiments des jeunes soldats. On comprend combien les séquelles sont grandes tant les regards sont vides. De plus, le paysage désertique et l’ambiance sonore -les intarissables simulations de la base militaire- ne sont pas sans rappeler leur précédent environnement.

Ici, c’est une lourde torpeur qui contamine l’espace et l’écran. L’ennui écrase les protagonistes et nous guette à chaque plan. Peu à faire, peu à montrer. Ce quotidien particulièrement redondant demeure pourtant captivant.

Le documentaire met sa forme au service du fond : la photographie extrêmement épurée, l’absence de dialogue entre la réalisatrice et les personnages, ou encore les longs plans séquences révèlent  peu à peu un état de malaise latent. Rentrés dans leur patrie mais néanmoins plus tout à fait chez eux, ces marines – si jeunes qu’ils n’ont, comme l’explique une coiffeuse de la ville, « pas encore le droit de boire, mais déjà celui de tuer et de mourir » – doivent faire face à leur désoeuvrement momentané.

killing time entre deux fronts une vie apres la bataille 2 Critique : Killing time   Entre deux fronts, une vie après la bataille

Surgissent alors des témoignages fragmentaires sur leur vie « là-bas ». Les détails les plus tragiques parasitent les discussions anodines.

On débat sur son arme favorite, ou on fait, pour rire, un selfie accoutré d’un masque à gaz. Un marine évoque l’époque où les fusillades étaient incessantes et son ami lui rappelle la triste réalité : « Quand tu es sur le terrain, tu encaisses, on ne te laisse pas le choix. Quand tu reviens par contre, il y a l’alcool… et là, les problèmes commencent ».

De fait, lorsqu’on demande à l’un d’eux ce qui lui a le plus manqué sur le front, la réponse est lapidaire et édifiante : « Pizza, beer and pussy ».

C’est au salon de coiffure ou de tatouage que les hommes se livrent le plus. Des phrases comme « Death before dishonor » ou encore le crédo sanglant des mitrailleurs pénétrant les chairs, comme pour maintenir éternellement leurs convictions, rudement mises à l’épreuve lors des déploiements. Si les corps sont robustes et vigoureux, les esprits, eux, sont profondément meurtris.

La relation ambigue avec la religion est doucement dépeinte : comment garder la foi après avoir vécu l’enfer ?

Une séquence à la paroisse est bouleversante ; parmi les habitués qui se meuvent et chantent de bon coeur, l’esprit des marines semble ailleurs. Éparpillés dans la salle,  yeux clos pour les uns, visages impassibles pour les autres, le contraste est flagrant. La caméra capte alors le regard interloqué d’une de ces jeunes compagnes qui se demanderont probablement toujours, ce que peuvent ressentir leurs maris.

killing time entre deux fronts une vie apres la bataille 1 Critique : Killing time   Entre deux fronts, une vie après la bataille

Plus tôt, chez le tatoueur, un protagoniste avait décrit l’effet des mines sur le champ de bataille comme la manifestation de la volonté divine, source de destruction pure.

Parfois, on lit également la bible en famille, mais pas n’importe quel extrait. Seulement ceux qui parviennent, indirectement, à justifier les actes que la guerre impose à ces hommes. Pas convaincant pour un sou, l’absurdité des combats s’en trouve décuplée.

Ce qui est effrayant, c’est que chacun parait attendre le prochain appel. Et l’on se demande s’ils ne retrouvent désormais leur vivacité que lorsqu’ils sont directement confrontés à la mort, infiniment loin de cet univers calme et aseptisé, qui semble paradoxalement les emprisonner.

Dans Killing time – Entre deux fronts, la violence reste hors-champ et les non-dits nombreux. On arrive après la bataille, à l’heure des constats. La réalité n’est pas heureuse et l’on en sort, à l’instar des personnages, comme anesthésié.

Bonus :

Une courte interview de Lydie Wisshaupt-Claudel, réalisée par l’équipe du Cinéma du Réel.