Rédacteur - Théo Savary

Vu au Festival International de Films de Femmes de Créteil

Sophie Audier filme sa mère Maguy au tournant de son existence. Celle qui, à la fin des années 60 a fait le choix d’une vie en pleine nature au cœur du Verdon avec quelques chèvres, s’apprête à prendre sa retraite. Elle décide de transmettre son troupeau à Anne-Sophie, jeune agricultrice qui souhaite s’installer. Nous suivons sur à peu près trois ans le quotidien de ces deux femmes, toutes deux à un moment charnière de leur vie.
Sophie Audier a grandi jusqu’à l’âge de 16 ans sur le plateau de Saint-Maymes dans les gorges du Verdon, avec sa mère et ses chèvres. Son regard à travers la caméra, forcément, n’est pas neutre. Et tant mieux. C’est cette ambivalence entre une manière de filmer très pudique et son implication, qu’elle le veuille ou non, qui rend ce qu’elle nous montre si puissant, touchant, évident. Ayant le souhait de ne pas déranger sa mère et Anne-Sophie, de leur laisser de l’espace, elle filme seule, caméra au poing, avec discrétion et respect, ce qui permet aux deux femmes de se laisser aller, d’être vraies et dans la confidence.

La relation que l’on voit naître entre ces deux femmes incarnant deux générations, deux reflets d’époques si différentes, est passionnante. Maguy, d’un côté, l’enfant de mai 68, qui a fait le choix d’une vie en pleine nature, à élever des chèvres et faire du fromage. Personnage pittoresque, libre et farouche, rugueux et parfois dur. De l’autre, Anne-Sophie, la toute jeune agricultrice, un peu timide, mais surtout courageuse et tenace, face à une administration lente, peureuse, quasi paralysée, qui complique son installation. On les observe, les voit se chercher, se tester, se trouver, s’agacer et finalement s’enlacer, dans cette magnifique scène où Maguy fond en larmes au moment de dire au revoir à ses chèvres, scellant la transmission, passant le témoin de la liberté à tout prix. Le tout sous  l’œil bienveillant de la réalisatrice.

les chevres de ma mere chronique dune liberte fragile 1 Critique : Les Chèvres de ma mère, chronique d’une liberté fragileC’est tout le propos du film, et Sophie Audier ne s’en cache pas : rendre hommage à la nature, à cette vie, aux chèvres de sa mère et aux combats de ces femmes. Mais le film est aussi pour beaucoup un moyen pour la réalisatirice de dire au revoir, elle aussi, à son enfance, à son terreau, à des souvenirs ; aux chèvres de sa mère. Ce film n’est pas neutre et ne doit pas l’être. En filmant les dernières années à la ferme de sa mère, elle facilite son propre deuil, à elle aussi. C’est une chronique quasi familiale, sur la transmission, le souhait et parfois la difficulté de donner la liberté, de la transmettre. Les scènes finales où Maguy, assise dans l’herbe, écoute ses petits-enfants lui lire les quelques mots qu’ils ont écrits pour dire au revoir à la ferme et à leurs souvenirs uniques sont d’une poésie et d’une émotion rares dans un documentaire se voulant aussi réaliste.  La dimension politique, bien sûr, est en filigrane. Les difficultés que rencontre Anne-Sophie pour s’installer, obtenir des aides sont flagrantes d’une agriculture laissée de côté. Mais Les Chèvres de ma mère est un film optimiste, heureux, rempli d’une force vitale et d’une grande liberté. Un  rafraîchissement. Très beau. A voir absolument.