Rédacteur - Maurine Attouche

Sensation du Sundance Film Festival de 2014, sélectionné à l’Etrange Film Festival et gagnant de plusieurs prix, notamment à la Mostra de Venise ou au Genève Black Movie Festival, White Shadow est une fable horrifique, c’est le moins que l’on puisse en dire.

Le film raconte l’histoire d’Alias (Hamisi Bazili), jeune albinos dont la tête est mise à prix par les sorciers tanzaniens. Alias se réfugie chez son oncle (James Gayo) après l’assassinat de son père.

Alors qu’on pourrait s’attendre à une œuvre bien-pensante, White Shadow s’éloigne très clairement de toute démarche moralisatrice, sans chercher ni à faire pleurer ni à faire peur, simplement à informer. Le film ne prend pas en otage ses spectateurs, n’exigeant d’eux qu’une seule chose : une heure et demi de leur temps et l’envie de comprendre.

La photographie est très recherchée, la caméra ne cesse de trembler, de bouger, suivant le personnage principal dans sa quête pour la survie. Filmé avec une urgence palpable, White Shadow ne laisse aucun répit à son public, nous invitant littéralement à vivre le périple d’Alias avec lui. Galvanisant, exaltant et à vous glacer le sang, le film frôle le format documentaire et ses images se rappellent à vous longtemps, très longtemps après l’avoir vu.

Nous avons eu la chance de nous entretenir avec son réalisateur, Noaz Deshe et deux des acteurs, James Gayo et Hamisi Bazili.
interview white shadow on a rencontre le realisateur et les deux acteurs principaux 4 Interview : White Shadow, on a rencontré le réalisateur et les deux acteurs principaux

Pourquoi avoir choisi la cause des albinos en Tanzanie comme sujet de votre film ?

Noaz Deshe : J’étais invité à donner un cours de court-métrage en Tanzanie par l’Alliance Française. Le but de ce cours était de découvrir des « nouveaux talents » dans différentes régions et de faire un film avec eux. J’ai été enthousiasmé car je savais qu’à la fin de cette aventure nous aurions forgé des amitiés.
J’ai donc fait des recherches sur l’endroit où j’allais. J’ai très rapidement trouvé des rapports d’une journaliste de la BBC, Vicky Ntetema, qui avait filmé en caméra cachée un sorcier qui essayait de lui vendre des parties du corps d’un albinos. Cela m’a choqué et j’ai voulu en savoir plus. Un peu comme lorsqu’une idée vous possède et vous contrôle, vous commencez à faire ce que l’idée vous dit de faire. Le lendemain matin j’ai appelé Mathias Luthardt, avec qui je devais enseigner et je lui ai proposé de garder les élèves plus motivés pour constituer une équipe de tournage et réaliser un film.

Combien de temps a duré la création du film, du scénario au montage final ?

Noaz Deshe : Nous avons passé près de 9 mois en Tanzanie, le scénario et les recherches ont pris quelques mois de plus, peut-être 4. Là-bas, nous avons interviewé des gens, travaillé sur le casting. Ca a été un processus de recherche en collaboration avec la communauté locale. Cela vous garde en alerte toute la durée du tournage, tout le processus devient un questionnement « Comment bien raconter ça ? Cela se passe t-il vraiment comme ça ? ».
C’est parce que vous êtes en train de reproduire des choses qui arrivent vraiment, même si vous le faites sous forme de fiction cela doit sembler crédible. C’est pour cela que ça a été aussi long. C’est aussi très compliqué de tout prévoir à l’avance, tout est chaotique. Parfois, vous vous préparez une semaine entière pour filmer une seule journée et parfois vous avez en une seule journée l’équivalent d’une semaine de tournage. Parfois vous allez avec 50 personnes à un endroit précis et votre acteur ne vient pas, alors vous prenez votre chauffeur à la place, et d’un seul coup il est acteur dans le film, et il est très bon ! Donc vous devez construire tout ce que vous faites de façon à ce que vos échecs soient des cadeaux qui vous mènent dans la bonne direction car on ne peut pas forcer un sujet, on peut seulement laisser le sujet nous guider.

interview white shadow on a rencontre le realisateur et les deux acteurs principaux 1 Interview : White Shadow, on a rencontré le réalisateur et les deux acteurs principaux

© Hannibal Volkoff pour Nouvel Écran

Comment vit-on au quotidien un tournage aussi chaotique ?

Noaz Deshe : C’est un processus très excitant car quand on accepte le chaos de l’endroit et le talent des gens avec qui on travaille, on arrête de pousser les choses et on profite. Les choses trouvent toujours leur place, si quelque chose ne marche pas, cela devient ce que vous vouliez à l’origine. Vous ne savez pas comment tout est censé être, c’est le film qui vous dit ce qu’il veut être. Vous écrivez le scénario parce que vous voulez qu’il vous corrige, qu’il vous dise ce qui ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Tout le processus créatif consiste à réparer des erreurs, à résoudre des problèmes. Une fois que vous trouvez votre rythme, c’est un peu comme faire de la musique, il ne faut pas trop réfléchir, il faut se lancer et si ça sonne faux vous le savez immédiatement. C’est aussi une des raisons pour laquelle nous avons écrit la musique en même temps que le scénario. Je l’écoutais pendant que nous filmions, une partie du film était déjà là et attendait que le reste soit fait.

Hamisi Bazili et James Gayo, White Shadow a été votre première expérience en tant qu’acteurs. Cela vous a t-il donné envie de retrouver des rôles au cinéma dans le futur ?

Hamisi : Personnellement, je n’aurais jamais pensé tourner dans un film, même si j’avais déjà joué dans une pièce. Cela a été dur pour moi car la notion de film et de tournage m’était étrangère et je ne comprenais pas toujours pourquoi nous devions répéter et répéter encore. Mais je suis très reconnaissant et j’ai rencontré des gens avec qui je suis toujours en contact, ce qui est merveilleux. J’aimerais jouer dans d’autres films si l’occasion se présente, qui sait.

James : À l’origine je suis scénariste, même si je fais d’autres choses à coté. J’ai aidé Noaz pour le casting et il a pensé que je pourrais jouer un rôle. Cela a été difficile car je n’avais jamais fais ça, mais je lui ai fait confiance. Il fallait tenir conte de beaucoup de contraintes pour donner vie au personnage de manière naturelle, mais quand je vois le succès du film et à quel point il est allé loin, je suis heureux d’avoir accepté

interview white shadow on a rencontre le realisateur et les deux acteurs principaux 2 Interview : White Shadow, on a rencontré le réalisateur et les deux acteurs principaux

© Hannibal Volkoff pour Nouvel Écran

Quelle a été la scène la plus difficile à tourner ?

James Gayo: Pour faire sortir tout ce que le personnage ressent, on doit se plonger dans le moment, dans la situation. Cela n’a pas été facile pour moi, parfois j’ai eu besoin d’utiliser des éléments de mon histoire personelle pour vivre vraiment les scènes.

Noaz Deshe : La scène de l’invasion, dans la maison.

James Gayo : Oui, c’est vrai ! On passe beaucoup de temps avec ces enfants et on oublie presque qu’on est en train de jouer, que ce n’est qu’on rôle. J’ai une petite fille moi-même et devoir jouer des scènes aussi violentes a été très éprouvant, cela m’a hanté et torturé. Mais Hamisi était de nous tous celui dont le rôle était le plus proche de la réalité.

Hamisi Bazili : La scène de l’attaque a été très forte, en particulier. Avoir un rôle dans ce film était primordial pour moi, personne ne sait ce qu’il se passe en Tanzanie. J’ai voulu jouer dans White Shadow pour dire au gens que la persécution des albinos doit cesser. Cela n’a aucun sens, j’ai le droit de vivre, les albinos ont le droit de vivre. On ne peut pas tuer des gens de cette manière, nous ne sommes pas différents.

interview white shadow on a rencontre le realisateur et les deux acteurs principaux 3 Interview : White Shadow, on a rencontré le réalisateur et les deux acteurs principaux

© Hannibal Volkoff pour Nouvel Écran

Pourquoi avoir choisi une forme fictionnelle et non documentaire pour raconter cette histoire ?

Noaz Deshe : Si vous voulez vraiment distiller l’idée que vous êtes au cœur de l’expérience humaine – une expérience à laquelle il est impossible d’échapper- et si vous voulez documenter la façon dont le cerveau humain s’évade grâce à l’imagination, vous ne pouvez utiliser que la fiction. Il n’y aucun autre moyen de faire en sorte que le spectateur soit au plus profond de l’histoire. Je voulais qu’on ait l’impression d’être assis dans la tête d’Alias, littéralement, mentalement. Il fallait qu’on ressente, voit et entende les mêmes choses que lui. Cela ne devait pas être linéaire, je ne pense que pas la linéarité existe dans notre cerveau au quotidien.

Comment avez-vous trouvé les acteurs ?

Noaz Deshe : Nous avons eu la chance qu’Alliance Française nous prêtes des locaux, tous les soirs, nous tournions des essais avec des acteurs. Le père d’Alias, dans le film, est chef d’une association qui s’appelle « Albino Revolution Cultural Troupe », ARCT. Il m’a aidé a organiser des moments ou les enfants venaient et nous parlaient de leur rêves, nous choisissions ceux qui racontaient le mieux les histoires. Hamisi est arrivé et il avait préparé une chanson sur sa vie, il était tellement convaincant que ça a été immédiat, nous avons fait des essais et l’avons choisi. Nous avons rencontré le reste des acteurs dans la rue, en nous baladant, dans des églises, des marchés. Il y a des gens de tous les horizons : le chef d’une communauté locale, un officier de police, un homme d’église. Nous voulions représenter autant de gens que possible car si vous arrivez à avoir tout le monde dans un film, alors cela devient le film de tout le monde. Les gens se mettent à y accorder de l’importance, à le protéger, c’est une aventure à laquelle ils appartiennent. Vous incorporez un peu du processus de création au contenu, cela nourrit le contenu et tout est plus authentique car les gens vous donne leur cœur.