Rédacteur - Margaux Blondel

Voilà déjà plus d’un mois et demi qu’Éric Rondepierre a investi le deuxième étage de la Maison Européenne de la Photographie. Vingt cinq années de travail et des dizaines d’images réparties en six séries, avec, pour point commun, une approche différente du cinéma.

L’artiste a accepté de nous faire découvrir l’exposition, le temps d’une visite informelle …

Prendre à contrepied les us et coutumes de l’art, Éric Rondepierre aime ça. Dans sa série la plus ancienne (et toujours en construction) présentée à la MEP, Excédents, l’artiste s’est appliqué à montrer, sortir de l’oubli, les images noires, qui ne devraient pas figurer dans le film, et pourtant, s’imposent sur certaines copies.

 

exposition images secondes eric rondepierre sexpose a la maison europeenne de la photographie 1 Exposition : Images secondes, Éric Rondepierre sexpose à la Maison Européenne de la Photographie

le Voyeur (Série « Excédents »), 1989,
80x120 cm
© Éric Rondepierre

Défaut lors du tournage ? du montage ? du développement ou de la restauration ? Arrangement artificiel afin de maintenir la synchronisation du son et de l’image ? L’artiste autant que les spectateurs l’ignorent.  À l’envers de ce que l’on attend du cinéma ; lorsqu’il n’y a plus rien à voir, tout à lire, ces images contrastent avec notre quotidien visuel, submergé par la couleur, l’action, la profusion. Ces scories existent alors pour et par elles-mêmes, paradoxalement charmantes.

Deux fois par an, c’est désormais la fréquence à laquelle se rend Éric Rondepierre dans les salles obscures. Déçu par le cinéma contemporain, il apprécie les films avec une forte indétermination narrative. Il voit l’apparition du magnétoscope comme la fin du Cinéma, au moins en tant que dispositif unique, mais n’en est pas nostalgique. Si l’objet de culte, « l’aura », a disparu, l’appropriation véritable des oeuvres est enfin devenue possible, impliquant leur dissection, leur émiettement.

Face à la série « Précis de décomposition », on constate que l’artiste est familier de ces pratiques, proche de cette vision parcellaire.

 

exposition images secondes eric rondepierre sexpose a la maison europeenne de la photographie 2 Exposition : Images secondes, Éric Rondepierre sexpose à la Maison Européenne de la Photographie

W1930A (Série « Précis de décomposition,
Scènes »), 1993-95, 70x105 cm
© Éric Rondepierre

1993, une bourse de la Villa Médicis hors les murs en poche, Éric Rondepierre part à Washington et découvre dans la cinémathèque, des pellicules détériorées. Le continuum de l’image se trouvant brisé, un travail colossal est entrepris : visionner les bandes image par image (Compter quinze jours de travail pour un long métrage, à raison de huit heures de visionnage par jour.) . Beaucoup de perte, beaucoup de tri, subsistent quelques photogrammes étrangement endommagés. On est touchés devant la série Les Trente étreintes, soit trente photographies issues d’un même plan, d’un couple, abîmé -voire détruit- malgré lui, par le temps. Pas de sens de lecture précis devant cette oeuvre, mais une vision subtile d’un couple qui se dégrade.

 

exposition images secondes eric rondepierre sexpose a la maison europeenne de la photographie 3 Exposition : Images secondes, Éric Rondepierre sexpose à la Maison Européenne de la Photographie

 Série « Les trente étreintes »
© Éric Rondepierre

Lorsqu’on lui parle de l’accrochage et des formats, Éric Rondepierre est satisfait ; la MEP lui a laissé carte blanche. Il sait qu’exposer entre ces murs touche un large public, et parle alors de son statut ambivalent dans le monde de l’art. D’un côté, un succès fulgurant dès sa première exposition (le MoMA lui achète une oeuvre), et pourtant un nom qui ne sort pas ou peu du « petit ghetto de la photographie française contemporaine ».

Récemment, c’est le Centre Pompidou, qui lui a acheté le magnifique grand format intitulé « La foule » issu de l’intrigante série « Suites » qui immortalise le passage d’un photogramme à l’autre, révélant ce processus inversé, parfois abscons pour les habitués du numérique. La genèse du projet vient du souvenir des anciennes salles de projection, alors que les bandes cassaient souvent. Juste avant de rompre, la pellicule se décalait légèrement, et l’on retrouvait cet effet visuel.

 

exposition images secondes eric rondepierre sexpose a la maison europeenne de la photographie 4 Exposition : Images secondes, Éric Rondepierre sexpose à la Maison Européenne de la Photographie

la foule (Série « Suites »),1999-2001,
120x250 cm
© Éric Rondepierre

Dans la dernière salle de l’exposition, est justement présentée une série sur les images brouillées : « DSL ». Des « reprises de vue », dont les occurrences ne sont pas inconnues aux amateurs de télévision via internet. Même avec la fibre, les défauts persistent. Le constat est alors clair : malgré son abondance et sa présence perpétuelle, l’image actuelle est plus précaire. Loin d’être réalistes, la beauté picturale des photographies ressort, proches de l’impressionnisme, voire du pointillisme. En cela réside la force du projet : retrouver à travers le dernier né des médias, un médium déjà millénaire.

 

exposition images secondes eric rondepierre sexpose a la maison europeenne de la photographie 5 Exposition : Images secondes, Éric Rondepierre sexpose à la Maison Européenne de la Photographie

 DSL N°4 (Série "DSL"), 2011, 50x90 cm © Éric Rondepierre

Finalement, le travail d’Éric Rondepierre n’est ni appropriationniste, ni une simple reproduction de documents, mais profondément créateur.

Ainsi, toutes ces images trouvent enfin un espace pour exister. L’exposition « Images secondes » les remet sur le devant de la scène, avec les questionnements et paradoxes qui leurs sont propres.

 

Éric Rondepierre, « Images secondes », jusqu’au 5 avril à la Maison Européenne de la Photographie, 5/7 rue de fourcy, 75004 Paris