Rédacteur - Théo Savary

A l’occasion de la sortie du film Anton Tchekhov 1890 de René Féret (dans les salles le 18 mars prochain) nous avons rencontré Nicolas Giraud, qui joue le rôle du célèbre dramaturge russe. Entretien. (Critique de Nouvel écran à lire ici

interview nicolas giraud tchekhov transformait lintimite en art il faisait de sa ruine et de celle du monde un edifice 1  Interview : Nicolas Giraud, Tchekhov transformait l’intimité en art. Il faisait de sa ruine et de celle du monde un édifice.

Comment est née cette nouvelle collaboration avec René Féret ?

Au départ René Féret avait Grégory Gadebois en tête pour le rôle de Tchekhov. Un jour, chez lui, il me montre le scénario. Je réalise qu’il veut me donner le rôle. J’avais besoin de réfléchir. L’ambiance avait parfois été virile sur le tournage de Comme une étoile dans la nuit. Puis j’ai avalé le scénario avec un bonheur complet. J’ai accepté. Mais j’ai dit à René ceci : « on se fait la promesse  d’être doux l’un envers l’autre. » Il m’a répondu : « c’est la moindre des choses avec Tchekhov. » Et nous avons tenu notre promesse.

Sur son site internet, René Féret explique qu’il se sent proche de Tchekhov en mettant en avant des origines populaires communes et un traumatisme partagé lié à la mort prématurée d’un parent. Que nourrit une telle implication émotionnelle du metteur en scène sur le tournage ?

Cela apporte de la singularité, qui rejoint ma singularité. Je déteste jouer. Je suis acteur pour ne pas jouer.  Je veux incarner. Toute l’équipe est réunie pour éclairer la sensibilité de René. On se rejoint tous autour d’une vision, d’une voix, celle de Tchekhov. Et celle de René, qui est en résonnance avec cette voix.

Quel homme était Tchekhov pour vous ? 

 J’admire sans limites sa modestie. C’est ce qui lui a permis de toujours être meilleur. Il était un être humain exemplaire, hors-normes, au service des autres. Un capteur, un être lumineux. Il refusait l’amour  d’une femme pour ne pas faiblir, car il avait peur d’être moins incisif dans son travail. C’est évidemment une faiblesse, une fragilité. Mais pour moi la fragilité est aussi une force.

interview nicolas giraud tchekhov transformait lintimite en art il faisait de sa ruine et de celle du monde un edifice 2  Interview : Nicolas Giraud, Tchekhov transformait l’intimité en art. Il faisait de sa ruine et de celle du monde un édifice.

 Une des plus belles réussites du film est la justesse et la profondeur avec laquelle est filmée la relation entre Tchekhov et sa sœur Macha…

Je dis souvent que la femme qu’il est le plus facile d’aimer est sa sœur car il n’y a pas de sexualité. Mais il y a de l’ambigüité. On avait envie d’ouvrir là-dessus, que ça suinte légèrement. En travaillant le rôle, je me surprenais à lui en vouloir d’avoir fait souffrir des femmes. Je lui parlais, lui disais : « tu es dur ! » Mais il était au service de quelque chose de plus grand que lui. Il servait. Un peu comme un moine. C’est ce qu’a voulu montrer René. Tchekhov transformait l’intimité en art. Il faisait de sa ruine et de celle du monde un édifice.

Comment avez-vous travaillé le rôle ?

Je me suis concentré sur son enfance, elle fournit les forces et les failles d’un homme. Moi qui suis un homme de cinéma, ça m’a donné le vertige d’incarner un homme à ce point lié au monde du théâtre. Après, voici mon secret : je n’ai pas peur d’avoir peur. Il faut travailler. Si tu travaille, que tu es sincère, honnête et que tu crois en ce que tu fais, tu t’en sors, quel que soit le rôle.

 Vous avez interprété deux rôles très forts, très chargés avec René Féret …!

 Comme une étoile dans la nuit m’avait mis un sacré coup. Vu qu’il y avait très peu d’argent, c’est mon corps qui avait du palier le manque d’argent.  J’avais perdu 8 kg, on m’avait rasé tout le corps, sourcils, cheveux, tout… Puis j’ai repris du poids, et j’ai ensuite du en reperdre et ça m’a mis par terre. Mais il n’y a pas de secret. Tu dois incarner la maladie, il faut que ton corps soit hautement fragilisé. Tu découvres ainsi une nouvelle sensibilité. Tu es plus nu, dépossédé de toi-même. Et là encore je me retrouve à faire Tchekhov, attaqué lui aussi par la maladie. Mais sa grande délicatesse, sa grande pudeur l’empêche de s’apitoyer, ce qui lui donne une grande force.

interview nicolas giraud tchekhov transformait lintimite en art il faisait de sa ruine et de celle du monde un edifice 3  Interview : Nicolas Giraud, Tchekhov transformait l’intimité en art. Il faisait de sa ruine et de celle du monde un édifice.

Quels sont vos nouveaux projets ?

Je suis dans les sables mouvants de la recherche de financements pour mon premier long métrage, Terre Neuve. Ça fait quatre ans que j’y travaille, que j’écris. C’est une nécessité pour moi, un réel besoin. Heureusement, car ça puise énormément d’énergie.  Le métier d’acteur est parfois difficile, mais ce sont des vacances payées à côté de celui d’auteur-réalisateur.

En tant qu’acteur et / ou en tant qu’être humain, vous définissez vous comme quelqu’un d’angoissé ?

Angoissé, non. Je ne suis pas paralysé. Je suis éveillé, réuni, rassemblé, concentré, aigu. Je suis frappé par des moments d’inconscience mais je les contrôle mieux. Je vais mieux. Sans perdre le magma qui me caractérisait plus jeune. Avant je ne contrôlais pas mes éruptions. Je brûle moins. Je suis, comme tout le monde, au service de ce en quoi je crois. Et puis, je vis la moitié du temps à la campagne. A Paris, on oublie vite qu’on a besoin que ça gèle l’hiver, de voir les premiers bourgeons apparaître au printemps. Tout ça me fait du bien. Il ne faut pas s’inquiéter, même si le monde fait tout pour nous faire nous inquiéter. Au dessus il y a quelque chose de plus lumineux, de plus discret, de plus silencieux, mais si tu tends l’oreille tu entends les choses.