Rédacteur - Léa Auger

Tim Burton nous livre ici un biopic à la fois objectif et personnel. À travers l’histoire d’une femme extraordinaire, abusée par un mari mythomane se croisent des thèmes chers au cinéaste, comme l’enfance et la création.

Avec ce film, Tim Burton renouvelle son style, lui donnant une dimension autre et supérieure, car il dose à la perfection la rencontre du réel et de l’imaginaire, qui jusqu’à présent prenait beaucoup (trop ?) de place, au détriment d’une profondeur narrative. Cela est sûrement dû au sujet du film, qui demandait de prendre une certaine distance pour rendre compte, avec justesse, de la vie de Margaret Keane (qui fait une apparition dans le film). Un choix qui donne une grande maturité au film, aussi bien dans sa forme que dans les réflexions qu’il nous propose.

Cet imaginaire n’est pas absent pour autant (on reste chez Tim Burton), et sert intelligemment des représentations de l’intériorité de Margaret. D’une part à travers des sortes d’hallucinations du personnage, mais principalement à travers ses tableaux, véritables conducteurs du film. Près de 300 tableaux (reproductions imprimés sur toiles) ont été réunis pour le film, et envahissent le cadre de grosses pairs de yeux qui nous regardent étrangement. La passion avec laquelle Burton a filmé ces tableaux et la femme qui les a créée en dit long sur son admiration, et explique peut être sa propre inspiration picturale.

big eyes la maturite du biopic 1 Critique : Big Eyes, la maturité du biopic On remarque que l’enfant, très important chez Tim Burton, se fait en apparence discret dans le film, pour s’imposer à travers les tableaux, et plus largement à travers une réflexion sur l’art et l’inspiration. Car le coeur du film, et le personnage central de celui-ci, est en réalité la fille de Margaret, Jane. Burton le dit dans Big Eyes, l’inspiration se puise dans l’enfance, au plus profond de nous, ce qui définit le cinéaste mieux que quiconque, et n’est pas sans rappeler une célèbre phrase de Charles Baudelaire : “Le génie c’est l’enfance retrouver à volonté”.

 Mais au-delà de ces questions relatives à l’enfance et l’art, le sujet principal du film est la condition de la femme – la femme mère, la femme mariée, la femme artiste, et bien sur la femme enfant. Pour la première fois, de manière directe et assumée, Burton fait le portrait d’une femme à travers toutes les palettes émotives qui la définissent, ou empêche de la définir justement. Margaret est une belle femme, talentueuse, affectueuse et dévouée, mais naïve, se réfugiant dans son art et son imaginaire de petite fille pour ne pas voir. Cet aspect de sa personnalité est très intéressant, car il est en totale contradiction avec ses tableaux, qui sont censés représenter “les miroirs de l’âme” dit-elle. Big Eyes ne raconte pas comment une femme s’est faite abusée par un homme mythomane et violent, mais comment elle l’a laissé s’emparer d’une partie d’elle-même, totalement consciemment. Les personnages ne sont pas figés dans des catégories mainstreams, mais révèlent toute la complexité de l’humain, femme ou homme, à travers des contradictions brillamment mises en oeuvre par Burton. Ils sont interprétés par Amy Adams et Christoph Waltz, qui mettent leur talent incontestable au service de cette complexité humaine. Néanmoins, on ne parlera pas d’un film plus réaliste que les autres, car comme le dit le cinéaste : « Beaucoup de gens me demandent à quel moment je ferai, enfin, un film avec des personnes réelles. Mais qu’est-ce que la réalité ? ». Il ne s’agit pas pour lui de s’adapter à la réalité dans laquelle a vécu Margaret Keane, mais de tenter d’atteindre ses secrets, dévoilés par la peinture.

big eyes la maturite du biopic 2 Critique : Big Eyes, la maturité du biopic En bref, Tim Burton réussi là où beaucoup de biopic ont échoué, assemblant l’histoire et le style artistique de son personnage avec son propre style, ce qui donne au film, ainsi qu’à sa filmographie une maturité nouvelle.