Rédacteur - Charlie Briand

À l’occasion du Prix Lux qui se déroulait au Parlement Européen de Strasbourg, nous avons eu l’occasion de revenir avec Céline Sciamma sur son dernier film Bande de filles.


Ce qui m’a le plus plu dans votre film et c’est aussi ce qui lui confère sa puissance et la dimension authentique qu’il dégage, c’est les clichés évités. La justesse de votre film est quelque chose de très intéressant. Comment avez-vous réussi à exprimer cette atmosphère dans ce qu’elle a de plus authentique en évitant tous ces clichés ? C’est sans doute un problème qui a dû se poser ?
C’est un problème qui se pose et tout le monde n’est pas d’accord avec vous car le film est très souvent abordé sur la question des clichés. Pour ma part, je travaille surtout autour de la question des archétypes et on confond parfois les archétypes et les clichés. Les archétypes c’est ce qui nous permet de construire des personnages et en partant d’archétypes on cherche à les complexifier.


Je pense que c’est dans les contrastes entre les scènes que l’on crée la justesse. La justesse est rarement au sein d’une scène, elle se situe plutôt dans les questions de composition. Par exemple, la manière dont elle parle dans le film : la question du langage. Pour moi, le cliché aurait été de trahir la vérité et donc de les faire parler d’une seule façon. En même temps, si elles avaient vraiment un langage de la rue (rires.) à chaque instant (elles l’ont parfois), elles ont un langage plus argotique et si je les avais tout le temps fait parler comme ça, on aurait dit : « ah ouais, c’est authentique. Là elle parle comme dans la cité. » Et si au contraire, je les avais fait parler avec un langage neutre, on aurait dit entre guillemets que je trahissais leur authenticité. Là, il y a des deux et c’est peut-être là-dedans que l’on retrouve une forme de justesse. C’est vraiment entre les scènes, dans leur confrontation. Mais en même temps, on s’expose au doute parce qu’on va dire « on parle pas comme ça en banlieue » ou alors « c’est un cliché, elles parlent wesh-wesh ». Et donc, quand on ne décide pas, c’est-à-dire quand on décide que c’est pluriel, on crée un équilibre, une pensée et une profondeur dans les personnages.
Mais il ne s’agit pas seulement du langage, il y a aussi les décors.
Tout à fait. J’ai pris le langage comme exemple mais c’est vrai mais cette question d’authenticité existe un peu partout dans le film. C’est un ensemble.
Oui également dans les costumes. Cela m’amène à une nouvelle question, celle de la complémentarité qu’il y a entre votre rôle de réalisatrice et celui de costumière. Ici les costumes sont un réel marqueur de société.
Effectivement, le costume est l’un des enjeux dramatiques du film. Notamment chez le personnage principal qui change d’identité comme on change de costume. Les costumes pour moi sont déterminants, c’est d’ailleurs pour cela que j’ai dû mal à en démordre parfois (rires.). En fait, c’est déterminant dans la direction d’acteurs parce que j’ai travaillé dessus avec des professionnels et que la construction du personnage s’est fait beaucoup par le choix du costume et par notre dialogue préliminaire sur cette question : comment je vais t’habiller mais aussi comment je vais te regarder. Le costume fait partie de la structure de l’image. On a l’impression que l’image c’est la lumière. Oui c’est la lumière mais c’est aussi la couleur du mur ou celle du vêtement que le personnage porte. Et surtout, le costume est un marqueur temporel. C’est-à-dire que quand on gère les costumes dans son film, on gère également la question du temps. Si on décide que le personnage n’est pas habillé partout ou tout le temps de la même manière dans un film, qu’il a une façon commode d’habiter la question du temps et de se laisser toutes les possibilités dans le langage, on crée des poches de temps ce qui est décisif dans un film. Donc la pensée du costume c’est à la fois la pensée du temps, de l’image et pour moi de la relation entre les comédiens qui ne sont pas professionnels.

interview celine sciamma travailler avec des acteurs non professionnels aide a penser la mise en scene 1 Interview : Céline Sciamma, travailler avec des acteurs non professionnels aide à penser la mise en scène

© HV


Le temps justement on en sort parfois. Je pense à la séquence avec la musique de Rihanna ou les plans sur les immeubles avec celle de Paraone. Pourquoi cet aspect planant, ces temps de pauses, qu’est-ce qu’ils apportent ?
Pour moi, c’est des plans qui sont mentaux. Des plans qui tendent à l’impressionnisme. C’est des moments où on est avec le personnage, où l’on est dans son regard, dans sa tête et on ne le sait pas. Par exemple, les plans sur les immeubles où on termine sur son visage et que l’on comprend que c’était son propre mouvement que l’on a accompagné. Il y a des glissages stylistiques dans le film comme ça. On passe de séquences d’improvisation à des séquences très codifiées. Pour moi, c’est une manière de faire un tout, de lutter contre les insinuations comme quoi Bande de filles serait un film d’auteur ou un film de banlieue. Et de dire que l’on peut réunir tous les outils du cinéma pour son plaisir et celui du spectateur. La mise en scène peut s’exprimer partout et c’est une manière de faire le portrait du personnage. Et de créer quelque chose qui est sensuel.
C’est vraiment un équilibre finalement entre le codifié et le nécessaire pour faire passer un message. Mais aussi, il y a cette part d’improvisation qui est très importante surtout avec des acteurs non-professionnels. Et donc il y a un compromis à trouver avec les acteurs, ça n’a pas dû être facile tout le temps pendant le tournage.
C’est sûr. Puis c’est des acteurs non-professionnels mais surtout avec des rôles assez complexes. Être dans tous les plans du film c’est très rare pour un acteur.

interview celine sciamma travailler avec des acteurs non professionnels aide a penser la mise en scene 2 Interview : Céline Sciamma, travailler avec des acteurs non professionnels aide à penser la mise en scène

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C’est un rôle complexe certes, mais qui évolue vraiment parce qu’il y a ce côté parcours initiatique, même si je n’aime pas vraiment ce terme parce que c’est quelque chose que l’on emploie un peu trop à tort. Mais là, ça parait assez évident ?
Complètement. Et aussi c’est la troisième fois que je travaille avec ce dispositif et la mieux réussie je crois mais il y a cette idée que quand on travaille avec des non-professionnels il faut être à la fois exigeant parce que je les ai choisi pour leur qualité d’acteur et non pour un quelconque lien reprographique ou documentaire avec le thème de mon film et en même temps il faut faire avec leurs limites. Et ça c’est normal et c’est à nous de l’anticiper, avec la mise en scène mais ce qui est passionnant c’est que ça vous contraint à trouver des solutions. Il faut penser au plan en même temps que l’on rêve de filmer l’acteur. Il y a de l’interdit, il y a du hors-champ et il faut y penser. Donc le fait de travailler avec des acteurs non-professionnels ça aide à penser la mise en scène.