Rédacteur - Théo Savary

« Il ne me reste pas très longtemps à vivre. C’est bien, au fond, cela m’oblige à faire les choses comme si c’était la dernière fois. » La phrase d’Anton Tchékhov (Nicolas Giraud) à la fin d’Anton Tchékhov 1890, à l’aube de sa tuberculose, est celle d’un homme animé par le refus du compromis.

En 1890, le médecin Anton Tchékhov (La Mouette, Oncle Vania) écrit des nouvelles pour nourrir sa famille. Un éditeur lui fait part de son talent immense, le publie. Le grand Tolstoï devient un de ses admirateurs. Lorsque l’un de ses frères atteint de la tuberculose meurt alors qu’il s’est absenté, Anton le vit comme un échec personnel. Il brûle ses écrits et se jure de se concentrer sur sa profession de médecin. Pour guérir de cette perte, il décide de faire le voyage, seul, jusqu’à l’île de Sakhaline, pour rendre hommage à son frère disparu. Ce dernier lui avait fait promettre de l’y accompagner si il guérissait, afin de voir et de rendre compte par écrit des conditions inhumaines dans lesquelles sont détenus les bagnards.

La qualité du film de René Féret tient dans son parti pris de nous raconter une année charnière de la vie de l’auteur russe. Le film nous montre un Anton Tchékhov entre deux âges, luttant avec des forces intérieures parfois contradictoires. C’est, selon moi, le réel enjeu du film. Les scènes les plus fortes sont celles de réunions familiales, de repas, moments légers ou plus sombres. Anton et sa sœur Macha (Lolita Chammah) sont le socle de cette famille, sans qui tout s’écroule, entre un père sur le déclin, hurlant ses prières avant de dormir, et les études de leurs frères à payer. René Féret nous montre un Tchékhov qui refuse le compromis, un écrivain dont le premier métier, le premier art est la médecine. Il nous montre un homme à la croisée des chemins, face à des choix.

anton tchekhov 1890 1 Critique : Anton Tchékhov 1890,  médecin guérisseur par les mots

Le personnage de Lika (Jenna Thiam) est à mon avis le personnage secondaire le plus important. Il révèle les peurs, la fragilité de Tchékhov face au sentiment amoureux, voilées sous un masque de force et de liberté : « L’amour ne m’intéresse pas. Il brûle votre énergie. Pour écrire, je dois être libre. » Il permet aussi d’insister sur l’amour, l’admiration et l’infinie reconnaissance qu’Anton éprouve pour sa sœur, la seule véritable « femme de sa vie ».

Sur son site officiel, René Féret décrit les ressemblances entre son destin et celui d’Anton Tchékhov, avec ce traumatisme commun de la mort d’un parent, son père en l’occurrence. Il va jusqu’à parler de « désastre identitaire » dans son cas. La puissance émotionnelle de sa mise en scène de l’histoire de Tchékhov est clairement à lire dans cette fêlure, cette douleur, transformée en force créatrice. Anton Tchékhov part seul, pour guérir, comme René Féret guéri en racontant ce voyage de l’écrivain.

anton tchekhov 1890 2 Critique : Anton Tchékhov 1890,  médecin guérisseur par les mots

Le film est servi par des acteurs tous très justes, au bon endroit dans leurs interprétations. Le choix d’un film profondément ancré dans des paysages français et avec des acteurs français aurait pu desservir le film, faire sonner faux cette mise en scène de personnages réels, russes, en Russie. Mais la force du film de Féret et qu’il n’est pas un simple biopic de Tchékhov, mais un film sur la vie d’un homme, face à lui-même et aux siens, à un moment clé de son existence. C’est beau et réussi.