Rédacteur - Andréa Fontanille

La 37 eme édition du Festival de Films de Femmes de Créteil est sur le point de débuter. Cette année encore, il réunira des réalisatrices talentueuses de tous les horizons qui ont pour point commun d’être trop peu présentes sur nos écrans. : Hermon Hailay, réalisatrice de Price of Love est éthiopienne, Marina Razbejkina qui présente son documentaire l’Axe optique est russe quant aux réalisateurs de The sound Before the Fury, Lola Frederich et Martin Sarrazac ce sont des français qui suivent les traces du musicien américain Archie Shepp et son rapport avec le soulèvement de la prison d’Attica en 1972. Tous les formats et de nombreuses formes filmiques sont présentés durant les 10 jours de compétition, on retrouvera notamment une sélection de film sur l’environnement et cette édition a pour invitée d’honneur Béatrice Dalle qui sera présente vendredi 20 mars pour une soirée spéciale.

Infiltré dans les bureaux à l’ambiance effervescente, Nouvel Écran a eu la chance d’avoir un entretien avec Jackie Buet, co-fondatrice et directrice du festival. Nous sommes revenus avec elle sur les origines de cette initiative et ses intentions ainsi que sur son implication dans la ville de Créteil.

conversation avec jackie buet 1 Festival : Conversation avec Jackie Buet, directrice du FIFF

Béatrice Dalle dans Bye Bye Blondie de Virginie Despentes

Quelles sont les origines du Festival du Film de Femmes ?

Quand on a démarré il y a 37 ans, il y avait assez peu de réalisatrices dans les programmations des festivals et dans les salles. Quand on voulait s’intéresser à des démarches de réalisatrices, on avait assez peu de nom à citer à part, Agnès Varda qui était déjà un peu connue mais elle avait beaucoup de difficulté à faire programmer ses films. Avec Elisabeth Tréhard qui a fondé le festival avec moi, on avait pu remarquer qu’à Berlin il y avait beaucoup de réalisatrices allemandes aux cotés de réalisateurs tel que Fassbinder. On s’est dit que c’était étrange qu’en France au côté de Truffaut ou de Godard il n’y ait que Varda. On a commencé à s’interroger sur le pourquoi de cette absence et on a vu qu’il y avait des femmes mais qu’elles n’étaient pas connues. On s’est demandé ce qu’on pourrait faire pour remédier à cela en France. Alors sans avoir de grandes prétentions, on s’est dit qu’on allait faire un festival qui serait une plate forme de visibilité car comme en Allemagne, en France, au Québec et en Suède il existe des femmes.

On a alors commencé à faire un festival en 79 en se disant qu’on allait faire ça 4 ou 5 ans et que tout le monde constate que les femmes sont professionnellement intéressantes, efficaces et que leurs démarches sont de qualité. Alors les festivals reprendraient l’initiative et puis tout rentrerait dans l’ordre ou dans le désordre et elles auraient une audience suffisante. Mais au bout de 5 ans ça n’avait pas beaucoup changé, par contre nous, nous avions de plus en plus de public. On s’est dit que c’était extraordinaire, qu’il y avait un intérêt de la part des spectateurs et spectatrices pour ces films là, alors on a continué ! Et puis plus le temps passé plus on ouvrait notre regard sur d’autres pays : l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine. Là aussi il y avait des démarches, parfois très indépendantes alors on a développé des sections. On a déménagé de Sceaux qui nous accueillait au début parce que le festival était devenu trop important pour le lieu. On a démarché dans des endroits autour de Paris parce qu’on voulait garder la dimension de banlieue puis pour ne pas faire concurrence à des événements parisiens. La mairie de Créteil nous a ouvert les bras puis la MAC et le département. Ça fait 30 ans que nous sommes à Créteil.

conversation avec jackie buet 2 Festival : Conversation avec Jackie Buet, directrice du FIFF

In Viaggio con Cecilia de Mariangela Barbanente et Cecilia Mangini

Au delà du festival, vous faites de nombreuses actions dans la ville de Créteil ?

On a développé beaucoup d’activités autour des films de réalisatrices. Il faut éduquer le regard parce que ces films ne sont pas bien vus ou bien montrés . Il faut ouvrir la mentalité des gens et les intéresser à ces démarches. On a ainsi crée un jury jeune « Graine de Cinéphage » puis une section dans la programmation. Récemment on a crée une sorte de concours de scénario à destination du public de la ville y’a un jury qui lit les scénarios écrits lors d’atelier avec des professionnels. Le scénario élu a pour récompense d’être tourné. C’est une démarche assez intéressante et complète.

C’est très intéressant d’investir la ville comme ça. Et le public est il un public de parisien ou de gens de Créteil ?

De plus en plus, y’a un pourcentage de gens locaux important. Au début c’était principalement un public de parisien à 80 %. Aujourd’hui on est à plus de 40 % de public local. On a basculé favorablement dans une implantation sur le territoire. On est très contentes de cela car on veut travailler pour le large public, on veut pas faire un festival qui serait confidentiel.
C’est très important pour les réalisatrices car elles trouvent à Créteil quelque chose qu’elles n’ont pas, c’est un rapport au public. Si leurs films ne sortent pas, y’a pas de confrontation avec le jugement du public et elles ne se remettent pas en cause. Elles n’apprécient pas comment leur film est reçu or le cinéma c’est une dynamique entre le public et le réalisateur.

conversation avec jackie buet 4 Festival : Conversation avec Jackie Buet, directrice du FIFF

Des courbes pour arrondir les angles

Comment concevez-vous la programmation ?

Quand on construit un festival, il ne s’agit pas que de remplir une grille de programmation. Il faut une stratégie de communication et de rencontre avec le public. On essaie d’alterner des moments de rencontre où la réalisatrice est totalement inconnue et le public se fait un avis en direct puisqu’il n’y a pas eu de pub avant, tout le monde devient critique de cinéma. Puis par contre on essaie astucieusement d’associer des personnalités comme Brigitte Sy ou Virginie Despentes qui sont des gens avec qui on a déjà travaillé et qui aiment revenir à Créteil quand elles ont un film à présenter. Elles savent qu’ici elles ont un public très attentif et que ça soutient aussi le travail des femmes réalisatrices.

Le festival promeut des films réalisés par des femmes mais est ce qu’il a un intérêt porté aux techniciennes aussi ?

Oui, bien sur. Il y a eu, il y a quelques années un programme fait sur les chefs opératrices où elles étaient invitées comme Caroline Champetier, Agnes Godard, Liliane de Kermadec. Cette année on fait une rencontre sur le métier de scénariste. Chaque année on fait un travail sur les métiers de cinéma qui se déclinent au féminin. Pour le jeune public, c’est très important de voir que derrière le cinéma il y a des métiers car souvent il ne connaît que les acteurs, à peine les réalisateurs. L’éducation aux métiers ça fait parti des objectifs éducatifs du festival. C’est comme une université populaire le festival, on apprend plein de choses, on y rencontre plein de gens. Puis on a des temps de rencontre plus privilégiés avec les réalisatrices comme « les Leçons de Cinéma » où on les filme, on les prend entre quatre yeux, on fait des interviews assez ciblés sur leur modèle de travail, leur itinéraire dans le cinéma.

conversation avec jackie buet 3 Festival : Conversation avec Jackie Buet, directrice du FIFF

L’Axe optique de Marina Razbejkina

Rétrospectivement, pensez-vous qu’il y a toujours une nécessité aujourd’hui à montrer les films de femmes via des évènements qui leur sont réservés ?

Et bien je trouve qu’elles ne sont pas encore vraiment visibles, on a toujours une urgence de visibilité. Elles ont besoin d’avoir un lieu privilégié d’exposition et de rencontre. Elles échangent, c’est intéressant pour elles de rencontrer d’autres réalisatrices.