Rédacteur - Charlie Briand

Méconnu, Rok Bicek l’est tout autant que le cinéma slovène en général. Pourtant, cette région est habitée d’une histoire qui ne peut pas nous laisser indifférent, car cette histoire est aussi la nôtre. C’est d’ailleurs pour cette raison que Class Ennemy faisait partie des trois derniers films en lice (avec le vainqueur, Ida, de Pawel Pawlikowski, et Bande de Filles de Céline Sciamma pour emporter le Prix Lux, récompense attribuée tous les ans depuis 2007 au filmarrow 10x10 Critique : Class enemy, lindétachable spectre qui aura su représenter la diversité et l’identité européenne au goût des parlementaires.

Le spectre de l’Europe plane au-dessus de Class Ennemy du début à la fin de ce filmarrow 10x10 Critique : Class enemy, lindétachable spectre, qui, ne se résume pas à l’histoire d’une classe de collégiens traumatisés par le suicide d’une de leurs camarades. Rok Bicek utilise cette donnée factuelle pour affronter un ensemble de thématiques qui nous placent face à nous-même, non seulement en tant que « citoyen européen » mais aussi en tant qu’individu et sujet philosophique. La mort – la conscience – la responsabilité – la transmission sont autant de thématiques questionnées par le jeune cinéaste slovène, à travers l’adolescence et ses zones troubles, ou encore le nazisme, et sa trace indélébile.

Ce qui nous hante réside sur nos visages, tel une cicatrice, en témoigne cet usage poussé du plan rapproché, ces regards, cette opacité qui s’annonce comme un soupçon de résistance à un héritage qu’on aimerait pouvoir nier, en vain. L’usage de ce type de plan n’est pas la seule source technique permettant de faire émerger une certaine poésie chez Bicek, le montage étant sûrement l’aspect le plus surprenant de ce long-métrage. La notion d’espace-temps est ici travaillée et questionnée de manière tout aussi symbolique, on cherche à échapper à un destin en abolissant la coupe, qu’elle soit visuelle ou sonore, passant d’un endroit ou d’un temps à un autre de façon ultra-suturée, soulignant la capacité impalpable de ce qui n’est plus et qui nous colle tout de même à la peau, ainsi que l’impossibilité à ancrer ce genre d’événement, qu’il s’agisse de la mort d’un proche ou d’un génocide tout sauf lointain, dans un rapport chronologique. La vie ne peut être perçue comme une flèche temporelle, et aucune distance, de quelque ordre qu’elle soit, n’est commensurable. Comment évaluer la portée inhumaine d’un génocide quand la mort d’un individu nous pousse dans de tels retranchements ? Comment comparer ce qui nous touche dans notre quotidien, à quelque chose que nos parents n’ont même pas connu ? Pourquoi parler au nom de tous ceux dont on ne connaît même pas le nom ? Autant de questions auxquelles aucune réponse n’est possible, mais que le cinéma se doit de questionner au fil des générations, et des erreursarrow 10x10 Critique : Class enemy, lindétachable spectre de transmission.

La mort nous responsabilise et nous tend un miroir, Class Ennemy, en superposant ces couches mémorielles, nous confronte à ce qu’on dit, ce qui ne se dit pas, et ce qu’on ne devrait pas dire. Rok Bicek propose ici une redéfinition quant à un certain nombre de termes qui deviennent les fourre-tout d’une société contemporaine, obnubilée par la synthèse et l’intelligible aux dépens d’une recherche de vérité et d’humanité. La fausse réponse ne doit pas agir comme une solution, laissons les questions opérer comme une trace et comme matière à réfléchir, et laissons l’histoire exercer son pouvoir discursif pour tous, plutôt que s’approprier celle-ci à torts.