Rédacteur - Léa Auger

A l’occasion de la sortie prochaine de Félix et Meira, Maxime Giroux nous a livré les secrets de la production de son film. Une rencontre fascinante que nous vous livrons ici.

Interview MAXIME GIROUX

Félix et Meira 

D’où est venue l’idée du film ?

J’étais assis dans un café avec mon coscénariste Alexandre Laferrière, et on cherchait une idée de film, tout en commentant la beauté des femmes juives hassidiques, du quartier de Montréal où je vis, qui sont inaccessibles. On cohabite ensemble mais on ne les connait pas. Et c’est naïvement, avec candeur comme le personnage de Félix, qu’on a voulu en faire un film. C’est par curiosité que j’ai voulu parler de cette communauté que je ne connaissais pas, et je me suis dit : « si je fais un film sur eux, je vais passer trois ans de ma vie à essayer de les connaître », et maintenant je les connais un peu plus.

Comment avez-vous choisis Hadas Yaron (Meira) ?

Mon désir était d’avoir deux acteurs issus de cette communauté. Mais après des recherches, j’ai compris qu’il était difficile de trouver une bonne actrice qui était née dans cette communauté et qui en était sortie. J’étais réticent au choix de Hadas au départ, car elle est grande et j’avais peur que ça fasse un trop grand contraste avec les deux acteurs, qui sont plutôt menus. Mais après insistance des producteurs et de l’actrice, qui voulait vraiment le rôle, elle m’envoya une vidéo de l’audition qui me fît changer d’avis tout de suite. C’était Meira. Elle a appris le yiddish et le français spécialement pour le film, et elle était absolument extraordinaire.

interview felix et meira le film anti cliches de maxime giroux 4 Interview : Felix et Meira, le film anti clichés de Maxime Giroux

Et Luzer Twersky ?

Le mari est joué par Luzer Twersky, qui est sorti de la communauté lorsqu’il avait environ 20 ans et qui a deux enfants qu’il ne peut plus voir. Donc d’une certaine façon c’est un peu son histoire. Je l’ai découvert dans un court métrage sur Internet, puis on s’est rencontré deux fois avec Martin Dubreuil (Félix) pour une petite audition, et il était génial.

Que retenez-vous de la collaboration avec les acteurs hassidiques ?

Il y a cinq comédiens qui sont des ex-membres de la communauté, et qui l’ont été pendant 20 ans de leur vie. Sans eux, je n’aurais pas pu faire le film. Ils m’ont aidé à rendre réaliste les détails de la vie quotidienne de la communauté, comme les prières, le souper de Shabbat etc.

Pourquoi avoir voulu lier la question du père avec cette communauté ?

D’une part parce que la place du père est très importante dans le judaïsme. Mais c’était également important pour moi pour parler de la société. Du fait de la grande liberté que nous offre cette société, beaucoup de jeunes n’ont plus de repères, face à la grande consommation et l’individualisme qui règne. De l’autre côté, cette communauté est très encadré et rigide, mais a également un sens de la famille et de la spiritualité qu’on a perdu. Donc ces deux extrêmes se complètent.

Pourquoi un rôle principal féminin ?

Je trouve que les femmes sont plus intéressantes, plus complexes. Nous les hommes, nous sommes beaucoup plus simples, ce qui nous facilite la vie d’ailleurs. En général on se pose moins de questions, on ne cherche pas à grandir autant que les femmes. Mais surtout je pense qu’encore aujourd’hui en 2015, les femmes de toutes communautés ont plus de difficultés à s’émanciper que les hommes. Les personnages féminins m’intéressent plus car je ne les connais pas. C’est pour ça que je fais du cinéma, pour essayer de comprendre les autres.

interview felix et meira le film anti cliches de maxime giroux 2 Interview : Felix et Meira, le film anti clichés de Maxime Giroux

Comment avez-vous abordé la question du corps en relation avec la recherche d’émancipation de Meira ?

Dans cette communauté, le corps est presque inexistant, on essaye de le cacher avec des perruques, des longues robes. A travers cette question du corps il y a le désir des personnages. Félix est un éternel adolescent, et Meira veut rester dans l’enfance, car très jeune on lui a demandée d’être une femme. C’est le retour aux premiers émois amoureux, à la découverte des premières excitations, qui passent bien sûr par le physique.

Les lieux du film sont très compartimentés, chacun possédant une symbolique. Comment avez-vous pensé les espaces du film ?

Cette compartimentation est venue assez naturellement. Lorsqu’on arrive à New York, on a l’impression qu’on ne connait rien au monde et que tout est à découvrir. C’est immense, il y a pleins de communauté, les gens sont très ouverts, le monde est à nous. La plupart des femmes hassidiques de Brooklyn avec qui j’ai parlé ne sont jamais allée à Manhattan. Et les gens qui arrivent à New York vont d’abord à Time Square, puis finissent par vouloir voir autre chose. Il y a toujours un départ, même si c’est cliché. Le bar hispanique où ils vont danser symbolise la découverte d’une autre culture pour Meira. Et pour Montréal c’était évident pour moi, car c’est là où j’ai vécu, je n’aurai pas pu écrire l’histoire autre part. 

Comment avez-vous contourné les clichés de la comédie romantique ?

Il y a beaucoup de gens qui disent du film que c’est une comédie romantique clichée, car ils n’en retiennent que quelques éléments comme Time Square et Venise. En réalité, j’ai voulu que chacun de ces clichés soit renversés, jusqu’à la scène la d’amour où ce rapport est transformé par Félix touchant les cheveux de Meira. Et je pense que la fin de l’histoire empêche également le film de tomber dans une catégorisation de ce type.

interview felix et meira le film anti cliches de maxime giroux 3 Interview : Felix et Meira, le film anti clichés de Maxime Giroux

Vous laissez justement une grande liberté d’interprétation au spectateur quant à cette fin.

A la fois oui, mais je pense que l’interprétation du spectateur est quand même dirigée. Je me suis beaucoup inspiré du Lauréat, pour exprimer la difficulté des personnages à faire un choix sans retour, car Meira ne peut pas revenir dans la communauté si elle la quitte. Je voulais également rendre hommage à ces gens qui l’ont quitté, et pour qui ça a été très difficile. Je pense que cette fin révèle la vérité, c’est à dire le fait que Félix et Meira, comme tout couple, forme un couple circonstanciel.

Qu’avez-vous apprit de cette communauté à travers le film?

Je pense que j’ai appris que leur idée de l’amour fonctionne aussi bien que la nôtre. Effectivement, ils se rencontrent puis apprennent à s’aimer, alors que nous c’est le contraire, mais ça fonctionne. Il y a surement autant d’amour dans cette communauté que dans notre société, et c’est ce que j’ai voulu montrer à travers le personnage de Shulem.

Racontez-nous votre histoire avec le cinéma.

Au départ, je n’étais pas cinéphile, je n’allais pas beaucoup au cinéma. Mais j’étais très intéressé par MTV, et je voulais devenir cameraman pour la télévision, c’est pourquoi j’ai fait des études de cinéma. J’ai donc découvert le cinéma comme ça, à 18 ans. Puis j’ai fait beaucoup de clips, une centaine, avant de commencer à faire des films. Si j’avais encore 20 ans je pourrais vous dire des noms, comme Gus Van Sant, Bruno Dumont ou Haneke. Mais en vieillissant on attache moins d’importance aux noms des cinéastes, on trouve des films très bons, d’autres moins.

interview felix et meira le film anti cliches de maxime giroux 1 Interview : Felix et Meira, le film anti clichés de Maxime Giroux

L’auteure de l’article avec Maxime Giroux