Rédacteur - Margaux Blondel

Ils ont entre 18 et 21 ans, vivent à Roubaix et n’ont pas de diplômes. Lolita, Kevin, Ahmid et Thierry ont signé un contrat d’autonomie créé par l’état, qui, grâce à un accompagnement personnalisé à long terme, devrait leur permettre de trouver du travail. En posant leurs caméras dans un cabinet de placement, Claudine Bories et Patrice Chagnard dressent, loin des stéréotypes, un portrait subtil de l’univers de l’emploi et de ses vicissitudes.

Le film repose sur une dichotomie entre les coachs et les coachés. Deux générations, deux niveaux de langage, deux milieux sociaux… Pourtant la condescendance n’a jamais sa place dans ce huis clos privilégiant les dialogues et les plans serrés. Et c’est une véritable métamorphose que les potentiels employeurs attendent de ces jeunes chômeurs.  Alternent ainsi les séquences de rédaction de CV, de simulation d’entretien, de remise en question, qui nous confrontent avec l’absurdité des exigences modernes.

En choisissant de ne filmer que dans l’agence, on oublierait presque la vie quotidienne des individus qui la fréquentent, et qui pourtant s’immisce malgré eux dans les lieux, tant elle a l’air compliquée. Un paquet d’éponges à récurer négligemment posé sur la table d’entretien ou encore un coup de fil maternel plutôt intrusif, nous rappellent que cette vie ne pourra jamais être formatée par les codes extravagants de l’univers entrepreneurial. Et lorsque l’atmosphère devient trop pesante, le champ s’élargit soudain, accompagné d’une musique légère. Alors, comme une ouverture vers l’horizon, on reprend des forces pour cette route longue et sinueuse qu’est la recherche d’emploi.

critique les regles du jeu le travail cest la sante 1 Critique : Les règles du jeu, le travail cest la santé

Plus proche des tours immenses de Brazil que d’un centre de formation accueillant, l’immeuble surplombe la grisaille du Nord. Les réalisateurs réussissent à entrer dans l’intimité des jeunes, de leurs rêves et de leur douleurs. On sent assez vite que derrière  la difficulté à trouver un emploi se cachent des blessures plus profondes qui les freinent dans leur accession au monde professionnel.

Le décalage présent entre la réalité de ces jeunes et celle du travail est énorme.   Cette inaptitude à savoir se vendre montre l’absurdité de ce genre de démarche. A t-on besoin d’avoir des chaussures cirées, un CV normé ou un discours bien rodé pour être compétent dans un travail ? Le documentaire met en avant avec humour, finesse et tendresse « Les règles du jeu » et leurs limites.

critique les regles du jeu le travail cest la sante 2 Critique : Les règles du jeu, le travail cest la santé

Ces jeunes aidés par des conseillers dévoués font beaucoup d’efforts pour entrer dans le moule et trouver un emploi stable. Ils semblent se déguiser en jeunes motivés à travailler comme on enfile des habits du dimanche. Après des mois de labeur, l’objectif est parfois atteint et c’est alors que se joue la partie la plus dure, la plus violente. Ils découvrent que le travail ce n’est pas toujours glorifiant, que tout ce qu’ils se sont imposé, loin de leur nature, de leurs envies, est vain. Alors travailler pour vivre, d’accord, mais pour quelle vie ?

C’est un documentaire à voir si l’on se questionne sur la réalité de l’emploi aujourd’hui. Sa force est qu’il ferait taire plus d’un bien pensants qui trouvent que les chômeurs sont des flemmards sans volonté. Dernière petite pépite du film : l’incroyable séquence du salon de l’emploi où les jeunes se bousculent  comme des bestiaux en quête d’une place dans un abattoir, dirigés par un animateur très vite dépassé, sûrement plus à l’aise pour les lotos et les mariages.

Article écrit en collaboration avec Andréa Fontanille – Nouvel Écran.