Rédacteur - Alexis Zamora

En France, nous avons les frères Guénot. Agents RATP dans le domaine privé, et champions olympiques en 2008 de lutte gréco-romaine pour les rares personnes à lire les dernières pages de L’Équipe. Même si j’aimerais bien savoir par quel malheureux hasard on devient agent RATP… Il n’y a pas de quoi en tirer un bon scénario. Il manque ce personnage qui changera une histoire qu’on racontera à ses petits-enfants au coin du feu, à celle de la tragédie grecque.

Dans Foxcatcher ce personnage, c’est John E. du Pont, héritier d’un des plus riches empires familiaux des Etats-Unis, pas de femme, pas d’enfants et un corps de lâche. Ses principales occupations consistent à faire du tire sur cible ou à observer les oiseaux de son immense demeure. On peut le dire, mourir puceau ne le dérange pas plus que ça, son problème, c’est son héritage familial bien trop lourd à porter. Comment devenir un homme accompli alors que notre famille a déjà atteint son apogée ? La régression est la seule possibilité… John du Pont, c’est l’histoire d’un homme qui ne pourra que décevoir. Toute sa vie, il portera ce fardeau familial représenté dans le film par sa vieille mère, préférant s’occuper de ses chevaux que de son fils. Et finalement le plus grand échec d’un homme, c’est ce regard méprisant que lui lance cette mère pour qui plus rien n’a de valeur. L’unique objectif de cette vie ratée sera d’obtenir cette reconnaissance dans les yeux d’un autre être humain, de récupérer ces quelques minutes de gloire dont il a toujours rêvé.

Certains diront que la lutte a réuni John du Pont et Mark Schultz, mais c’est l’envie d’échapper à leurs familles qui les a rassemblés, et surtout celle d’en créer une nouvelle, la « Team Foxcatcher », de pouvoir construire une histoire qui leur est propre, de récupérer cette gloire qui leur a échappé par le passé. John du Pont va se donner les moyens de son ambition en recrutant les meilleurs lutteurs du pays, il s’impose naturellement comme le patriarche de cette famille, Mark a vu en lui une figure paternelle, John voit juste la médaille d’or qui complétera la salle des trophées familiaux.

critique foxcatcher la lutte pour la gloire 1 Critique : Foxcatcher, la lutte pour la gloire

Même si l’homosexualité reste sous-entendue, petit à petit une relation qui se rapproche plus des amants que des amis va se créer entre eux, assez explicite durant la scène où John rend une visite nocturne à un Channing Tatum aux tétons qui pointent. La relation n’ira pas plus loin… Son frère Dave, également champion olympique, est appelé à la rescousse. Charismatique, meneur d’hommes, il connaît son frère mieux que personne, il est l’homme qui doit relever Foxcatcher. La jalousie rentre en jeu, les tensions s’accumulent, et malheureusement le triangle amoureux ne fonctionnera jamais. La faute à personne, la marche était juste trop haute pour eux.

Dans Foxcatcher, on se tait, on écoute le malaise s’installer progressivement, on écoute les petits bruits que font les frottements des combinaisons moulantes entre elles, on admire l’immensité du domaine familial.

critique foxcatcher la lutte pour la gloire 2 Critique : Foxcatcher, la lutte pour la gloire

Le prix de la mise en scène qu’a obtenu le film à Cannes est totalement justifié, Bennett Miller multiplie les choix de cadrage tout en restant très sobre, la lutte, sport rarement filmé au cinéma, est présentée comme un duel chorégraphié au millimètre, les déformations constantes des corps associées aux déformations de l’image sont éblouissantes. La photographie très froide donne un aspect très clinique au film, les personnages ont l’air d’avancer inconsciemment, ce qui donne au film une ambiance imprévisible.

Comme pour Truman Capote (2005) et Le Stratège (2011), les précédents films de Bennett Miller, le film s’appuie prodigieusement sur l’interprétation de ses acteurs. Si le rôle de Steve Carrell est bâti pour les Oscars, lui qui a commencé avec les films de Judd Appatow, trouve ici un rôle à contre emploi parfait. De là à mériter la précieuse statuette… Sa large palette d’acteur comique est finalement sous-utilisée. La faute notamment à un maquillage outrancier où on peine à déterminer le jeu d’acteur derrière le masque. Mais force est de reconnaître que Channing Tatum et Mark Ruffalo sont d’une crédibilité incroyable et qu’ils contribuent grandement à la montée en tension entre les trois personnages.

critique foxcatcher la lutte pour la gloire 3 Critique : Foxcatcher, la lutte pour la gloire
Bennett Miller l’a bien compris, on ne fait pas de bon film sur un sport collectif, le dépassement de soi est une chose individuelle, alors plutôt que de nous faire un énième film sur la boxe, voici un sport bien moins glamour, où des hommes se réchauffent en s’entrelaçant vigoureusement avec des combinaisons bien moulantes : la lutte gréco-romaine. Malgré son fort potentiel de ridicule, la lutte n’est pas un sport de tarlouze, c’est un sport de combat. Et comme dans tout sport individuel, notre adversaire n’est pas seulement le combattant que l’on a en face de nous, c’est notre force mentale qui ajustera la condition physique, l’ennemi est aussi celui à l’intérieur de notre corps.

Ce reportage vous permettra de comprendre à quel point le film fait écho à la réalité :