Rédacteur - Théo Savary

Considéré par beaucoup comme le plus abouti des films de Vincente Minnelli (récompensé par six Oscars), Les Ensorcelés, c’est avant tout une satire d’Hollywood. Entre amitié, égoïsme, trahison, déchéance et illusion, le réalisateur brosse un portrait tendre et caustique de l’usine à rêve.

Dans l’Amérique du début des années 50, Jonathan Shields (Kirk Douglas), producteur déchu et maudit, tente de reprendre contact avec trois de ses anciennes relations : une star, un réalisateur reconnu et un écrivain récemment couronné d’un Pulitzer. C’est à travers ces trois regards que Minnelli nous raconte l’histoire de Shields, de ses prémisses à sa décadence en passant par sa carrière fructueuse. Trois flashbacks, tous construits de la même manière, dépeignent la vie de celui qui les a détruit tout en leur apportant la gloire.

Premier à raconter sa relation avec le producteur, Fred Amiel (Barry Sullivan), un réalisateur à succès. C’est dix-huit ans plus tôt que les deux hommes se rencontrent. A l’occasion de l’enterrement de son père, éminent producteur, Shields, blessé que peu de gens se déplacent, engage des extras pour « jouer les pleureuses ». Parmi eux, Amiel, qui devient son premier associé. Engagés par un producteur de second rang, les deux acolytes sortent des films de série Z auréolés de succès relatifs. Las de cette situation, Amiel décide alors de montrer le script sur lequel il travaille depuis des années à Shields : Les Monts Lointains, adaptation d’un célèbre roman. Les deux amis se lancent alors, réussissent à engager Gaucho, le latin-lover bankable, et à obtenir un budget d’un millions de dollars. Seul couac, Shields confie la réalisation à Von Ellstein, réduisant Amiel à un pauvre crédit d’assistant de production.

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Ensuite, vient le tour de Georgia Lorrison (Lana Turner), une des dix actrices les plus influentes du 7e art. Treize ans plus tôt, elle baigne dans un océan de déchéance : elle boit, tente de se suicider, rencontre beaucoup d’hommes, n’arrive pas à se faire un nom dans le cinéma. Fille d’un prestigieux acteur à qui elle a construit un autel, Shields veut la sortir de ce gouffre. Il lui offre alors, contre l’avis de tous ses associés, le premier rôle de sa nouvelle production et commence une histoire avec elle. Ce sera la naissance d’une véritable star. Mais l’homme égoïste se lasse de Georgia et la trompe avec une figurante. Une descente aux enfers, qui nous offre l’une des plus belle scènes du film : celle d’une jeune femme détruite et désillusionnée qui fuit en voiture son amour.

Enfin, c’est dans la mémoire de James Lee Bartlow (Dick Powell) que nous emporte Minnelli. Professeur d’histoire en Virginie du Sud, il reçoit le coup de fil de Shields après que son dernier livre a paru. Le producteur veut adapter son œuvre et fait venir l’écrivain acariâtre à Hollywood. Submergé par la naïveté et la vénalité de sa femme, il manque d’inspiration. Le producteur décide alors de l’emmener dans les montagnes, loin de toute distraction. Pendant ce temps, il confie son épouse au beau Gaucho. Au retour de cette retraite, l’écrivain apprend que l’avion de ces deux derniers s’est écrasé. Pour l’aider à faire son deuil, Shields lui donne un travail acharné. Sur le tournage des Monts Lointains, le producteur décide d’enfiler la casquette de réalisateur. C’est une catastrophe, le film ne sortira pas. Abattu, Shields, dans une logorrhée, avoue à Bartlow que si sa femme est morte, c’est finalement de sa faute.

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Tantôt idolâtré et admiré, tantôt détesté et exécré, Jonathan Shields n’existe que par le regard de ces trois protagonistes. Le personnage met en avant une dualité à la lisière d’un manichéisme. C’est un homme avide de pouvoir, d’argent, de célébrité qui fait preuve d’un égoïsme sans borne et qui maîtrise l’art de la manipulation à merveille. Pourtant, si Fred Amiel, Georgia Lorrisson et James Lee Bartlow sont aujourd’hui des pontes du 7e art, ce n’est que grâce à lui. Cette dichotomie, on la retrouve dans le titre original, The Bad and the Beautiful. La traduction française, elle, met en avant le caractère magique et envoutant de l’industrie cinématographique. Les ensorcelés ce sont Amiel, Lorrisson et Bartlow par Shields. C’est aussi le producteur par les rouages destructeurs d’Hollywood. Ce sont aussi les spectateurs devant ce chef d’œuvre. Minnelli fait là une des plus belles déclaration d’amour à son art en le montant sous ses aspects les plus vicieux. Hollywood, c’est comme une drogue, néfaste mais addictive.